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Nationalite Indeterminee

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5 mai 2010

LES TRAINS DU DIMANCHE

Les Trains du Dimanche

Je suis né à la conscience sous le toit pentu de la soupente du sixième où mes parents dormaient un étage au-dessus de chez grand-mère Renée. Dès que je fus un peu plus grand, on me descendit d’un étage pour dormir avec la vieille femme, et je me suis mis à réfléchir. C’est elle qui dirigeait les opérations à partir de son grand lit de merisier sombre. Cette habilité, à y mieux regarder, ne venait pas d’une de ses qualités intrinsèques, mais du fait qu’elle était une Frumm par ses liens de veuvage avec Joseph, le grand-père que je n’ai jamais connu car il avait disparu longtemps avant ma naissance dans une catastrophe historique, cosmique, universelle si on veut, quoique à la fois microscopique et sans importance puisque de lui il n’était jamais question. On pouvait faire, on avait toujours pu faire sans lui de chair et d’os. C’était comme s’il n’avait jamais été qu’absent. Pas trace chez Renée de Joseph Frumm, à part la photo couleur tabac qui trônait au-dessus du grand lit de merisier sombre. Là, il apparaissait dans une pose qui lui donnait un air de dignité d’un autre âge à cause de ses moustaches compassées, son col haut, sa calvitie, et cet air éternellement étonné et innocent. À part l’ovale de sa photo, donc, pas de trace de Joseph si ce n’est une relative opulence entourant Renée. Même à cinq ans, je sais, je comprends sans le dire ainsi ce que cela veut dire le fait que la pension que grand-mère reçoit chaque fin de mois des Allemands soit indexée sur le coût de la vie. Les choses, les appartements, j’allais presque dire les gens qu’elle possède… oui, elle a toujours eu des choses, cette grand-mère. Il paraît qu’elle a vendu des diamants pour nourrir et soigner Joseph à travers les barbelés d’un camp du sud, non  loin de Marseille, où il a d’abord croupi. C’est la seule histoire qui remonte par bribes inchoatives de ce trou noir. J’ai beau poser des questions quand je suis seul avec elle, Renée ne veut pas parler de Joseph. Sauf, laconiquement, pour maugréer qu’elle sort encore son manteau de vison ou sa patte de renard lors de la promenade des après-midi de dimanche comme elle faisait autrefois avant la guerre—on peut supposer, avec son mari.

Ma mère Amélie vient d’une famille de juifs pauvres des alentours de Varsovie. Elle est subjuguée par cette belle-mère française depuis des générations. Quant à mon père, Robert, il se comporte comme le fils unique de sa mère, comme s’il y avait lui et sa mère, et personne d’autre. Je me rends compte (peut-être que j’ai sept ou huit ans alors), que c’est avec Renée qu’il s’engueule et avec Renée qu’il se raccommode quand il revient vivre au 56 de la rue de Nazareth. Mais qu’il soit où non dans ses jupes, Robert n’est pas vraiment là, à vivre avec nous, bébé Nicole, ma mère Amélie et moi, et Renée, au cinquième. Il est ailleurs, dans l’atelier au deuxième étage, ou en vadrouille. Et quand il est là, il n’est pas là non plus, il pense à voyager. Il échafaude des plans sur la comète. Il n’écoute pas quand on lui parle et vous regarde avec ce beau rictus qui ne veut rien dire. Mais Robert écoute sa mère, grand-mère Renée, ça c’est sûr. Car quand Renée a dit quelque chose nous concernant, cela porte à conséquences.

Quand il est tranquille à la maison, mon père joue devant moi comme s’il était un copain de mon âge. Le dimanche vers onze heures, il commence par sortir méticuleusement ses boîtes en carton du placard de plafond dans l’étroit couloir d’entrée, puis il monte un système de trains miniatures prenant en compte la déclinaison du sol de linoléum, ici en cuvette, là inégal à cause du vieux plancher en dessous. Bientôt le convoi de plusieurs wagons couchettes donne l’impression que le couloir situé entre la salle à coucher et le séjour représente un long et ténébreux parcours. Etant donné que ni le couloir ni la chambre ne restent éclairés par esprit d’économie, et que même en plein jour il y fait sombre, ce sont pour moi des tunnels dont j’ai peur, surtout du couloir qui mène au grand lit. Assis sur mes talons, dans mes chaussons et ma robe de chambre du dimanche, je ne quitte pas la salle de séjour.

Il m’est impossible de dire s’il se rendait compte de ce qu’il faisait en montant ces trains ; s’il voulait m’exprimer quelque chose avec cette similitude, dont je devais bien avoir un soupçon grandissant, entre d’une part le fait que son propre père fut renvoyé par les trains en Pologne, et ce jouet de marque allemande dont il s’enorgueillissait. Robert ne parlait pas. Impatient de voir son œuvre achevée, il était occupé à monter les rails et à établir les bifurcations. Il ne parlait pas beaucoup en général, sauf quand il s’agissait de convaincre ma mère de le suivre dans une idée. Du placard de plafond, il descendait d’abord les lourdes locomotives aux magnifiques systèmes de roues métallisées. Aux fenêtres des wagons, il y avait des répliqua peintes en minuscule de voyageurs avec leur chapeau, leurs bagages, certains faisant le geste de l’adieu ; les préposés aux trains avec leurs uniformes d’un autre âge. Robert installait le réseau, corrigeait les erreurs de fonctionnement. Puis il montait, calibrait et réparait les passages à niveaux automatiques, le bunker de contrôle dans sa colline de plastique, les soldats, les vaches et les fausses maisons. Il avait une console avec des rangées de boutons allumés à ses pieds. Et tout en jouant, il me faisait des œillades, comme pour dire : on s’y croirait, non? Il avait ce charme silencieux. C’est une chose en faveur de mon père qu’il ne se prenait pas au sérieux. Rien n’avait d’importance à ses yeux. Rien n’existait vraiment.

Chaque fois que ma mère, non contente de se plaindre qu’ils n’ont pas de chez eux, cherche à se libérer pour de bon de la tutelle de Renée, en déménageant, par exemple, il réussit à la convaincre de rester, et que ça ne va pas si mal chez Renée. Il la cajole et elle a tellement besoin d’amour qu’elle se laisse faire. Cela pourrait être pire. Ils vivent au centre du bon vieux Paris, après tout, et sans payer de loyer. Ils sont encore jeunes, l’avenir est à eux. Mon père est un homme agréable à voir, dans la trentaine, cheveux blonds ondulés, les yeux bleus. Il porte une fine moustache pour se donner un air de Burt Lancaster. Il a des formules percutantes aux lèvres, il lui parle des gens autour d’eux—pas loin, en bas dans la rue—qui réussissent dans le prêt-à-porter. Les Sépharades qui ont repris le quartier en main gagnent des millions.  Ma mère croit en lui, elle sait comment il travaille à la machine et coupe le tissu, et ne voit pas pourquoi il ne réussirait pas autant qu’eux. A la prochaine idée. Qu’il soit seulement « lui-même, Robert !» avec son talent exceptionnel dans tout ce qui regarde à la fabrication du prêt-à-porter féminin. Sauf que mon père a deux problèmes rédhibitoires dont il ne se rend pas bien compte : il n’a pas de frère ou d’oncle qui puisse prendre en main l’aspect légal, administratif et financier d’un business où il a peut-être un énorme talent mais où il manque de sérieux. Et il n’est pas juif. C’est un outsider. Lui, le Français né d’une mère française, est étranger au quartier du Sentier en plein cœur de Paris. Les grossistes et les fabricants dans les étages, toutes les boutiques sur la rue sont aux mains des Séfarades, qui ne le regardent pas toujours d’un bon œil, lui, le titi parisien sans père, ni oncle, ni cousin. Il s’appareille donc avec des goyim, qui ne comprennent rien au prêt-à-porter et s’en vont avec la caisse en pleine saison. C’est arrivé qu’on, je veux dire Renée, se voit dans l’incapacité de payer le presseur et les finisseuses au deuxième. Je crois comprendre (par les engueulades qui ont lieu régulièrement entre Renée et ma mère) qu’il fut même un temps où—juste avant ma naissance—Robert brûla la vie par les deux bouts, de préférence sur la Côte d’Azur, mettant en danger  tout l’échafaudage de notre vie rue de Nazareth. 

Renée reste les jours de semaine au lit. De retour de l’école à la nuit tombante, je lui apporte le bouillon préparé dans la cuisine par ma mère, qui n’est pas à son goût. Renée lève le nez de son journal et se plaint amèrement des Français, des Juifs et des Arabes, du gouvernement de gauche ou de droite, des veuves dans la rue qui touchent chaque fin de mois le même chèque indexé sur  le coût de la vie qu’elle. L’air parisien est pollué dit-elle, irrespirable. Pollué par quoi, je voudrais bien savoir ? Les voitures… C’est quoi exactement la pollution, je peux bien comprendre qu’il y ait des émissions d’air nuisible, mais cela reste bien abstrait dans mon esprit encore enfant. S’il pleut, on aperçoit par la fenêtre les plaques de zinc reluisantes faire une pente qui tombe à pic sur la rue et l’asphalte entre les voitures cinq étages plus bas. Hors du zinc dardent de hautes cheminées de tuiles d’où aujourd’hui ne se dégage aucune fumée. Peut-être que je viens de lire mon livre d’Histoire, car les façades lézardées et noircies par l’âge, les vieux murs me semblent édentés par mille ans de révolutions ratées et de guerres inutiles.

Dans la salle à manger sont accrochées quelques gouaches prometteuses exécutées par mon père lorsqu’il avait quinze ans: une marine avec deux barques de pêcheurs ; un autoportrait où son rictus cherche à paraître mystérieux ; un vase de fleurs molles qui ressembleraient aux tournesols de Van Gogh qu’on voit dans tous les magazines si elles ne manquaient pas singulièrement de chaleur et de luminosité.

J’ai un souvenir précis du lit où longtemps je dormis sous l’ovale doré de Joseph au centre du mur. Dans les vastes draps propres, je m’allongeais auprès d’une femme qui avait perdu le sens des sentiments un demi-siècle auparavant. A portée de main, posée sur la cheminée, il y avait une abeille en fonte au ventre creux et pourtant, je m’émerveillais chaque fois de vérifier cela, très lourde. Je ne sais pas quand est-ce exactement que je devins conscient du trésor d’ardentes images cachées sous le lit. Dans des cartons à chaussures, des photos sensations de Paris-Match prises en 1944 et 45. De larges pages craquantes et jaunies avec des internés en rangs serrés du camp de Birkenau Auschwitz. Je prends l’habitude de les parcourir en cachette, ces photos. C’est comme si, à mon tour, je ne pouvais qu’en garder le secret, ne parler à personne de ma découverte. Ce n’est pas que les autres ne savent pas. Sauf bébé Nicole, évidemment, ils savent. Mais chacun en garde la découverte et la sensation pour soi.

Ils sont tassés sous moi quand je m’allonge. Ils sont là à me sourire, ces moins-qu’hommes. Moi bien vivant et tranquillement installé dans la propreté et le relatif confort du grand lit ; eux avec leur sourire mauvais et pourtant plus que humble, rampant sous terre, espérant mon indulgence pour la mauvaise nouvelle dont ils me demandent d’avance infiniment pardon. Oui, pardon pour la révélation de leurs corps décharnés, les inexcusables vareuses raillées, l’infamie de leurs pieds sans chaussures pataugeant dans une boue immonde. Pardon pour leurs squelettes aux joues creuses, à la peau sans âge, et leur sourire de fausse joie malade.

Joseph n’était pas l’un d’eux, il n’a pas été libéré de Birkenau Auschwitz. Renée n’utilise jamais le mot « déportation. » Son mari était un homme bon, aimable et sérieux, répond-elle quand je la presse de questions. C’était un bon père et un bon mari. Un homme exemplaire, qui se serait engagé dans l’armée dès 1939 afin de défendre son pays s’il n’avait pas eu déjà plus de quarante ans. C’est tout. Ayant surpris des conversations réservées aux adultes, je crois comprendre par ailleurs que Joseph aurait essayé de s’échapper du camp du Vernet dans le sud de la France, et puis qu’il se serait fait reprendre. On peut supposer que la douleur ressentie autour de l’échec de son mari après le moment d’espoir était trop forte pour en parler. C’est peut-être par amour pour Joseph que Renée se tait. Pour préserver sa mémoire de lui quelque part intacte malgré l’ignominie, ne pas le traiter de raté, en plus.  Ne pas ajouter au puits de souffrance où il était tombé lorsqu’en vie. Elle était donc capable d’amour, cette grand-mère. Disons qu’elle avait été capable d’aimer.

Dans mon esprit il y a toujours eu un rapport entre cette disparition prématurée de son père et le fait que mon père ne savait pas où il allait. Qu’il tournait en rond. Un matin, il en avait marre des schmates. Sauf la grand-mère, tout le monde se fourrait alors dans sa Buick décapotable couleur rose bonbon et on descendait la Nationale 7 par Lyon et Valence. Il nous installait dans la Provence de Cézanne et Matisse, sous le soleil du Midi. Bébé Nicole respirait ; ma mère était aux anges. On se réveillait parmi l’odeur du thym et du romarin, le chant des criquets, aux abords d’un de ces villages de pierres blondes qui se blottissent autour d’une église romane. Mais partir ne suffisait pas. Rouler des kilomètres ne changeait rien à la dépendance. Cinq mois plus tard, il traversait un moment difficile, la vieille appelait une fois de plus au téléphone, et nous étions de retour dans Paris. La Buick rose à l’arrêt accumulait les amendes au coin du boulevard de grisaille.

Ma mère se tait et travaille. Quand elle parle ça se retourne contre elle, donc elle se tait. Bébé Nicole dort au pied du grand lit dans un lit pliant. Robert et Amélie dorment au sixième, dans la soupente. Assise bien droite contre ses oreillers, Renée me confie son courrier officiel, et aussi ses notes de frais, ses messages, ses demandes. Je cours dans tout le quartier de ruelles et d’échoppes. On peut dire que j’ai, gravé sous la peau, le rugueux des pierres meurtries à toutes les encoignures d’immeubles vermoulus entre République et Châtelet. Renée remboursait les vendeurs de tissus sur le Boulevard Sébastopol. Elle recevait la paye des patrons du Sentier chaque fin de quinzaine pour les manteaux et les jupes fournis selon la commande par ma mère, les finisseuses et le presseur. Il est vrai que mon père dirigeait nominalement l’atelier. Je ne veux pas dire qu’il ne travaillait pas. Je me souviens d’être rentré de l’école primaire sur la rue Réaumur. C’était à six heures du soir les jours d’automne ou d’hiver. Je m’arrêtais sur le palier du deuxième, sonnais et il me laissait entrer pour le regarder travailler. Il lui arrivait comme à tout le monde de beaucoup travailler en pleine saison. Mais il souriait, comme heureux, et gardait son rictus figé sur la pipe coincée entre ses dents… le faisceau de sa lampe forte dirigée sur le tissu illuminait son profil, les volutes de fumée. Il avait les doigts blancs de craie…

Cela aura l’air d’un cliché, peut-être, mais au deuxième la poussière de tissu vous prenait immédiatement à la gorge, que ce soit celle du crêpe, du velours, nylon, coton, lin ou soie, parfois des peaux et des fourrures. En se servant d’un patron sur papier transparent qu’il avait conçu et dessiné, mon père coupait avec de grands et beaux ciseaux le tissu disposé comme un matelas soyeux sur des épaisseurs. Il savait copier avec élégance. Il travaillait pour les plus grands, Dior, Cardin, Hechter… et il lui arrivait de varier le menu, je veux dire de changer une manche raglan ou d’ajouter une épaulette, des boutons, une poche… Quand tout le monde dans la rue s’arrachait cette couleur de pantalon dans ce tissu, il fournissait dans le style voulu en y ajoutant ses fioritures et gagnait des mille et des cents… C’était un artiste, mon père, et il en avait les travers : fantasque, insatisfait, malheureux dans le succès. A peine finie la saison il n’était plus à la machine ni à couper le tissu… ni à cajoler ma mère, mais à Deauville.

Ce à quoi je réfléchissais de plus en plus au moment de dormir allongé le long de grand-mère Renée, c’était la curieuse alchimie qui faisait que durant la semaine l’argent circulait libéralement dans ses poches et il lui arrivait de payer comme il le devait ses ouvrières et son presseur—mais pas ma mère qui, elle, ne voyait pas un centime. Le Vendredi soir au dîner, où il se présentait, mon père rendait ce qui lui restait de cash à sa mère. Ils faisaient ça dans la cuisine en vitesse, derrière le plexiglas et en cachette de ma mère. Ça se comprend vu que c’est elle qui avait travaillé toute la semaine à la machine pour les coudre ces manteaux et ces tailleurs et ces jupes, treize, quatorze, quinze heures par jour au fort de la saison. Mais ils ne se cachaient pas vraiment, non plus… Ils s’en foutaient de ce qu’elle aurait pu dire. Elle aurait pu intervenir derrière le plexiglas, demander son compte. Pourquoi ne le faisait-elle pas ? C’est ça qui m’atterrait surtout chez ma mère : pourquoi est-ce qu’elle avalait ainsi toutes les couleuvres qu’on voulait qu’elle avale ?

Par contre, même si le paquet lui revenait écorné, elle n’avait pas à se plaindre, Renée. Elle n’avait pas de problèmes d’argent, elle. C’est nous qui en avions. Robert s’habillait chez Cardin et mangeait avec ses futurs associés chez Bofinger. Il dépensait et s’endettait comme si de rien n’était. Il était en permanence au bord de la banqueroute, c’était son style de vie, sa manière d’être. Or tout se passait comme si, quand il se casserait la gueule pour de bon, sa mère le renflouerait. Il savait que bientôt il marcherait de nouveau la tête haute sur le boulevard des Capucines. Mon père arborait son immunité, son manque inouï de sens des responsabilités avec cette insouciance que je lui ai beaucoup enviée.

Il est associé dans mon souvenir avec la torpeur des dimanche, le réveil tard dans le grand lit, la douche que je viens de prendre, les pantoufles à carreaux que je porte. Pour une fois, tout le monde est à la maison. C’est le dimanche qu’il y a des scènes, un peu toujours la même. De derrière le plexiglas de la cuisine, ma mère et Renée projettent des ombres qui grandissent et diminuent de manière disproportionnée, comme s’il s’agissait des gestes brusques de géantes difformes. Elles se dépêchent de finir la cuisson du poulet purée et d’assaisonner la salade. Assis sur mes fesses entre les rails, j’apprécie l’odeur de roussi qui se dégage de la cuisine, peut-être aussi la buée, car il fait bien plus chaud dans la cuisine que dans le reste de l’appartement.

Accroupi devant le poste de commande au milieu du séjour, mon père peut actionner une manette et décider que le convoi s’arrête juste devant la cuisine. Dociles aux loisirs du grand enfant, jusqu’ici Amélie et Renée ont enjambé poliment les wagons. Bébé Nicole joue au puzzle sur la table, qui n’est pas encore mise alors qu’elle devrait l’être. Je ne joue pas. Ce train n’est pas à moi. Ces gestes de monter et de démonter les rails ne seront jamais les miens. Je ne suis que convié à admirer une prouesse technologique dont les ressorts m’échappent. Est-ce à cause de ce qui est arrivé à son père qu’il ne savait pas se comporter en père, mon père ? Il ne se mettait pas à mon niveau. Il semble que personne ne lui ait appris à donner sans attendre en retour. Il ne me permettait pas de passer devant. Il jouait à ma place.

Passé midi, Renée n’y tenant plus, bébé Nicole au bord des larmes, moi le froid aux fesses et la faim au ventre, ma mère bouscule sans le vouloir un rail, pire, y laisse tomber une goutte de sauce, et une scène explose. Mon père remarque à mi voix qu’il n’est donc pas chez lui malgré ce qu’on lui fait croire. Renée répond une grossièreté et son fils rétorque posément, « pas la peine de crier comme ça, on t’entend ! » Tandis que la tempête gronde autour de lui, il désengage et remet ses locos dans les étuis. Puis il les range avec autant de précaution. 

—Parce que c’est une heure, vous croyez, pour des enfants !  Renée s’égosille devant ses fourneaux.
Le reproche ne s’adresse pas à mon père mais à Amélie, tenue par Renée responsable des égarements de son fils. D’ailleurs s’il joue comme un enfant attardé c’est qu’il se sent confiné, le pauvre, dans ces deux pièces étroites. Que ne sont-ils, eux et leurs mômes, à la terrasse d’un restaurant, un dimanche ! Renée piaffe sans avoir besoin d’articuler. Cela fait longtemps qu’elle répète les mêmes choses quand elle attaque Amélie. Elle prétend ne pas comprendre pourquoi, puisque Robert et elle gagnent de l’argent dans l’atelier, ils n’en sauvent rien pour leur couple, ils ne sortent pas ensemble, ne forment pas un couple. La jeune femme étrangère ne sait pas s’y prendre, voilà. Le fait que ma mère soit née dans la banlieue nord n’y change rien. Les Vramovitch sont des étrangers. Renée a même insinué, « vous êtes quoi, une rien du tout ! Qui sait s’il a pas honte de vous ?  Regardez comme vous êtes attifée ! » Contre de tels arguments, ma mère est sans défense. Surtout qu’elle a beau se tourner vers son mari pour qu’il intervienne, il reste coi, incapable de prendre le parti de l’une ou de l’autre. La seule présence de Renée la paralyse, ma mère. C’est vrai qu’elle n’est pas bien attifée, mal peignée et en chaussons. On dirait sa propre mère, grand-mère Vramovitch, l’émigrée polonaise qui n’avait pas appris le français, vivait en chemise de nuit et se comportait dans sa propre maison de Saint Ouen, devant ses enfants et petits-enfants, comme si ce n’était pas chez elle et qu’on la tolérait. J’ai honte pour ma mère. Les bas lui font des plis aux chevilles. Elle n’a pas cessé de se rendre utile depuis sept heures ce matin. C’est pour cela qu’elle ne dit rien et travaille, dimanche inclus, comme un cheval, pour ne plus entendre sa belle-mère.

Renée vise juste quand il s’agit de blesser, et n’hésite pas à écraser du talon sa victime prédestinée. « La prochaine fois, je ne cuisinerai pas pour vous et vos enfants mais pour les souris! » crie-t-elle en faisant trembler les bigoudis fichés dans ses cheveux teints à l’henné. « Et pas un poulet fermier dodu mais de la friture pour les rats, du gras pour les cochons ! »

C’est alors que mon père se levait en grinçant des dents, s’enfonçait dans le couloir de sortie ; puis revenait dans la salle où nous nous étions tous figés, suspendus à ses mouvements, bébé Nicole y compris. Il enfilait son pardessus et ses gants. « Je vais prendre l’air, vous m’excuserez, » disait-il caustique, et il restait debout sur place une minute de plus.
—Mais tu n’as pas même entamé ton poulet, que j’ai cuit exactement comme tu l’aimes ! Renée avait son hoquet outré des épaules. Et ma purée est froide ! 
—Mangez-vous-la, la purée ! Il souriait de ses belles dents blanches et tournait sur ses talons de chaussures en cuir souple avec son rictus, cette grimace autour de sa pipe. Puis il venait se camper devant la glace et s’y regarder de la tête aux pieds, non sans manifester une évidente satisfaction. Ma mère déboulait alors de la cuisine et serrait Nicole dans ses bras à l’étouffer. Rescapée du centre de la tourmente, le bébé se laissait aller à pleurer en beuglant de toutes ses forces.
—Que tu sois malheureux, grommelait Renée dans son dos, on comprend ça dans les conditions, excuse-moi, de merde où tu vis, mais ce n’est pas une raison pour être vulgaire, car tu t’es choisi ces conditions de merde, que je sache ! »

Il ne se retournait pas et seul un discret affaissement de la carrure indiquait qu’il encaissait le coup. Il sortait et Dieu sait quand il rentrerait. Peut-être dans deux minutes, peut-être dans une semaine. Dépitée et sans plus d’objet de hargne, Renée se rabattait sur Nicole et moi. « Regardez-moi comme elle est sale celle-là, on dirait un petit cochon ! » Et en effet, de la morve conjuguée de bave coulait de la bouche au menton et jusque sur la dentelle du corsage du dimanche de bébé Nicole.
—Et toi ? Renée me sommait de montrer mes mains, que je savais particulièrement sales étant donné la poussière que déplaçaient les trains et le fait de n’avoir pu entrer dans la cuisine de la matinée. Il y avait bien une salle de bain derrière le grand lit, mais elle était dans le noir et terrain défendu durant le jour, réservé à Renée. On y prenait seulement sa douche le dimanche matin comme je l’avais fait avant de jouer avec papa ce jour-là.
—On dirait un charbonnier ! La petite cochonne et son charbonnier !  Renée riait à se plier en deux, comme si c’était un bon mot. Elle se tournait ensuite vers ma mère et l’injuriait : 
—Qu’est-ce que vous foutez chez moi, de toute façon ? Renée pouvait être vulgaire, à l’occasion. La vieille femme passait alors par un dégradé d’états d’âme : la moquerie, la méchanceté, l’insinuation, la sévérité, l’accusation ; sans oublier d’être douce et mielleuse dans l’assurance de son pouvoir sur la plus jeune. « Vous verrez, il reviendra comme le loup des bois, la queue entre les jambes, c’est le cas de le dire ! »

Amélie serrait Nicole contre elle en naufragée, comme si elle tenait debout sur un Radeau de Méduse aussi large que ses deux pieds posés sur le sol de linoléum fraîchement lavé par ses soins. Finalement à bout, ma mère déposait le bébé et s’échappait seule en courant vers le couloir, puis on l’entendait grimper les escaliers du sixième et fermer violemment une porte derrière elle. La pire de ses souffrances, c’est qu’elle n’avait pas où aller qui soit chez elle. Dans la soupente, il n’y avait place que pour leur lit.

Nicole empoignait fourchette et couteau, se tenait bien droite, puis émettait un énorme soupir de résignation comme en font les gros bébés, puis elle faisait savoir qu’elle était prête à manger. Je disposais les couverts et les assiettes pendant que Renée inspectait le résultat avec une moue. Et je me faisais servir un morceau de l’entame bien cuite du poulet.
—Votre mère reviendra, disait Renée. Et votre papa aussi, c’est rien !  Nous étions bien d’accord que c’était très grave et à la fois pas grave du tout. Une demi-heure plus tard Amélie serait redescendue mettre de l’ordre et s’occuper du bébé. Plus tard Robert viendrait manger car il raffole du poulet purée ; et il nous conduirait tous dans sa Buick rose au Château de Chantilly voir les carpes frétiller au fond des eaux troubles du château.

Et puis un jour Amélie s’acharnera et réussira son coup, et grâce à moi d’une drôle de façon, grâce au fait que ma colonne vertébrale accusait le coup et se voyait gondolée, incapable de grandir bien droite sur la radiographie du docteur, qui prescrira d’urgence le vent du large, ou, à défaut, de changer d’air. On m’enverra dans des colonies de vacances à la campagne et dans des cures balnéaires qui dureront six mois. Mais comme rien n’y fera, finalement mon père, ma mère, ma sœur et moi, nous nous séparerons de grand-mère Renée. Nous nous installerons en Normandie. Mais cela ne voudra pas dire que l’influence de la vieille femme assise bien droite à plus de deux cents kilomètres de là dans son grand lit de merisier sombre ne se fasse plus sentir.

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5 mai 2010

Le Chauffeur

1

Je l’ai d’abord rencontrée au solfège. Elle jouait du piano, du violon et de la flûte, disait-elle. C’était sans doute vrai. Il y avait quelque chose de la haute dans son quant à soi, ses habits, son assurance. Comme si elle n’était pas de notre âge, n’avait huit ans et demie qu’en apparence. Nul doute que Corinne Etiemble était une fille de bonne famille. Elle habitait juste à côté de la mairie, un de ces beaux appartements…

En tout cas au solfège Corinne était très bonne. Il n’y aurait eu qu’elle au tableau à répondre aux questions de la prof de musique si celle-ci n’avait pas fait en sorte de laisser les autres parler. Jolie, très brune, de longs cheveux noirs comme jais et retenus par un bandeau. Une peau très blanche, des joues de bébé qui tranchaient avec cette attitude de préadolescente au moins deux années en avance, et pour qui ânonner la musique, c’était bon pour nous, les lents à remuer du reste de la classe.

Un chauffeur venait la chercher dans la rue au volant d’une DS noire neuve. J’appris par la suite que le père de Corinne travaillait directement pour le maire de la ville. Je réussis dans ma douzième année à me faire inviter chez elle en traînant un après-midi sur le parvis devant la maison de la culture et la mairie.

D’habitude, fallait être du voisinage pour se faire inviter dans ce genre d’appart’ du centre ville. Moi, j’habitais près de la gare   de triage et de la prison, une petite rue obscure. Mais bon, par ma conversation je réussissais à faire partie un peu de n’importe quel groupe, au moins le temps que dure une après midi… L’avantage, il n’y avait pas à se faire accepter dans une voiture pour aller chez Corinne, seulement à prendre l’ascenseur avec une vingtaine de filles et de garçons piaillant et virevoltant comme des oiseaux sortis pour la première fois de leur cage. 

Un bel appartement avec de hauts plafonds et de belles fenêtres donnait sur les jardins du centre ville. Et le plus étonnant, c’est que Corinne, à douze ans, avait déjà son studio à part, détaché du grand appartement. Sa propre cuisine et toilettes. Je n’avais jamais connu une créature si précoce. Je crois même me rappeler qu’elle faisait du grec et du latin. Toujours est-il qu’on s’étala partout sur les carpettes et sauta sur les lits, bref, fit autant de bordel que possible. Les mecs de la haute, ils aiment beaucoup déconner et, comment dire, ils en ont les moyens. On mangea et bu tout ce qu’il y avait à boire dans la cuisine super équipée. On se mit à cinq sous les draps tout habillés dans le grand lit. Ce fut une crise de rires pendant des heures. Corinne ne sembla pas s’en plaindre. Tout cela faisait partie d’une bonne boom, et elle tenait à en donner une.

         Néanmoins, elle n’invita que certaines copines et quelques mecs du coin à visiter son studio où, je m’imaginais, devaient se trouver son piano, son violon et sa flûte, ainsi que ses cahiers de grec et de latin…. 

         Après ça, naturellement, je perdis de vue Corinne Etiemble. Nous ne faisions pas partie du même monde.

         D’ailleurs je n’allais plus au solfège, je laissai tomber le piano.



2

J’ai quinze ans et le vendredi soir je traîne dans les quelques boîtes de la ville. Ce soir-là je me retrouve dans une boîte assez zone sur les hauteurs, derrière les falaises… Un bar de carton pâte. La musique est pas terrible, il y a surtout des mecs qui dansent sur la piste, et quelques gonzesses sans âge boudinées dans leurs pantalons trop collants. Très prolo, cette boîte. Me voilà trop habillé, trop minet dans ces parages, je fais tache d’huile. En plus, il est passé minuit et je suis à penser qu’il va me falloir trouver une voiture pour redescendre en ville, ce qui réclame une certaine dextérité. Or les mines patibulaires des types assoiffés qui dansent mal autour de moi ne me disent rien qui vaille.
Et de nul part se présente une fille fardée au possible et sur des hauts talons impossibles qui lui donnent un air de vieille pute alors qu’elle a mon âge, je m’en rends compte aussitôt, et que sous le rimmel et les faux cils elle est aussi jeune que moi. Elle me tourne autour en tirant outrageusement sur son porte-cigarette.
         « T’as changé, alors, t’es devenu minet ? »
         « Qu’est-ce que j’étais avant ? »
Elle s’arrête en face de moi et me regarde dans les yeux.
        « Je sais pas moi, t’avais l’air con… »
On rigole. Elle tire sur sa cigarette et fait celle qui s’époumone. Sous le fard et le rouge à lèvres, je retrouve la peau blanche et tendre de  Corinne Etiemble, sa beauté.
         « Qu’est-ce qu’on s’emmerde ici ! Tu trouves pas ? Les boîtes dans cette ville de merde ! » dit Corinne. «  J’ai ma voiture dehors, si tu veux… On peut continuer en route… »
         « Tout à fait… »

         Le chauffeur allume son moteur et nous regarde du coin de l’œil dans le rétroviseur.
         
« Vas-y, Etienne, fais pas d’histoires, on rentre à la maison, » dit doucement, presque tendrement Corinne à l’endroit d’un homme grisonnant. Etienne pince les lèvres et s’exécute. Non sans manifester de temps en temps un fort soupire d’impuissance devant la situation et non sans exprimer, par ses lèvres pincées et ses regards dans le rétroviseur, un jugement plutôt sévère. Qu’est-ce qui lui donne cette autorité, à ce type, je me demande ?

         La DS du père de Corinne est une limousine de fonction, avec une séparation ou cloison qui fait que le conducteur ne voit que nos têtes quand on se tient bien droit sur la banquette. Mais on peut aussi s’allonger. Corinne s’est assise de telle façon que je fais plus qu’entrevoir son slip entre ses cuisses. Je remarque qu’elle est bien poilue, à l’entrecuisse. C’est tout un acte, son truc, les faux cils et les hauts talons qui l’empêchent presque de marcher. C’est pas mal de se faire conduire. A force de jouer à la femme mature, elle a pris un peu de poids, Corinne. Mais bien sûr, elle peut se permettre, elle est si belle.

          Aussitôt chez elle, je fais celui qui a besoin d’aller aux toilettes. Il se trouve qu’après des heures à se dandiner mes pieds ont tendance à transpirer… Surtout les chaussettes, qui sont un problème et qu’il me faut soit laver soit jeter. Il y aura bien un vasistas, une ouverture quelconque dans ses toilettes par où disposer de mes chaussettes.

          Or il n’y a pas d’ouverture dans les toilettes du studio, et il n’est pas question de m’inviter dans l’appartement proprement dit. Je décide de faire contre mauvaise fortune bon cœur, enlève les chaussettes, en fais une boule avec mes pantalons, ma veste et mon maillot de corps, sans oublier, tant qu’on y est, mon slip. Quoiqu’il arrive, je suis en centre ville, je peux marcher. Nu comme un ver je sors des toilettes. Et au lieu d’une certaine honte, au lieu de me cacher derrière un meuble ou de me blottir dans un coin de la chambre, je m’étale carrément sur l’édredon… Corinne est en arrêt devant cet abandon…
         « Alors toi ! Pourquoi tourner autour du pot, hein ? »
         « Oui, pourquoi ? »
         Elle me regarde de nouveau dans les yeux… Je ne lui dis rien des années que j’attends ce moment…
         « Attends, j’arrive… Je vais nous préparer un petit quelque chose. »
Je reste étalé, offert au moment suivant. Elle revient en robe de chambre avec un plateau où deux pastis nous attendent et une boule de haschich. Merde, Corinne sait faire les choses…
         « On fait l’amour d’abord, ou après ? »
         « Avant, » dis-je.
         Elle rit. Je me faufile entre son mur de coussins et sous ses draps. Elle m’y retrouve… Qu’elle est agréable au toucher… Le fard, les faux ongles et le rimmel ne jouent plus leur rôle, elle est bien une toute jeune fille dont les joues rougissent… Et qu’elle est chaude !
         « On va pas faire ça comme papa et maman, non ? »
         « Non, bien sûr… »

       Comment autrement ? J’en ai aucune idée. En fait, je n’ai jamais fait l’amour avec une femme. Il y a bien eu toutes sortes de tentatives d’attouchements et de frottements mais jamais ce fut faire l’amour. Je sens que cette fois va être la bonne…

Elle se met de côté, moi entre ses jambes.

         « Tu me retiens, hein ? Tu ne me laisses pas te faire venir plus avant (la façon qu’elle dit cela, je me rappelle qu’elle lit le grec). Jusqu’à ce que tu sois prêt, là tu cèdes, tu donnes tout ce que tu as, tu rentres à fond et tu me fais jouir ! »

          Tant qu’elle parlait, j’étais impressionné et pas capable de bander tout à fait. Mais je dévorai la pomme de ses seins, et je m’approchai de cette chatte fournie d’une épaisse toison brune. Pas de problème, j’étais en état de suivre son jeu. Une fois à l’intérieur, je reste fidèle à ses instructions, me refuse à entrer tout à fait. Reste au bord. Je retiens ses efforts, qui font progresser la chaleur sur ses joues et son ventre, et la rendent moite. Je lui embrasse les seins, puis sous les oreilles, le cou, les épaules, ce qui la fait glousser de plaisir. Pendant ce temps, je malaxe ses bonnes fesses dans mes doigts tout en la bloquant à la taille. Elle halète et se cabre…

          C’est cette chaleur en elle et sur elle qui me fait entrer tout à fait et venir. Cela se passe dans les articulations, qui cèdent et se détendent. Difficile à expliquer mais c’est infiniment mieux que la masturbation. 

          Elle reprend sa respiration.
          « Toi alors ! T’as dû le faire une bonne dizaine de fois ? » « Attends, » je fais celui qui compte sur ses doigts. « Sept, huit fois… »

          Elle se blottit contre mon épaule pendant qu’on fume une cigarette. Puis elle nous prépare une pipe de haschich. Là non plus je n’ai pas beaucoup d’expérience.  Mais, évidemment, je le cache. Je m’arrange pour ne pas fumer autant qu’elle, avalant à peine ce qui me vient dans la bouche. Suffisamment pour me sentir ramollir à vue d’œil, néanmoins. Et qu’une pointe d’angoisse me monte à l’estomac, surtout qu’elle me raconte une histoire à faire grincer des dents. Comme quoi elle aurait été dans un bar à Paris avec un mec. Un type d’une cinquantaine d’années, les moyens… Et il connaît des arabes, et donc ils sont invités dans des bars coupes gorges à Belleville. Et là elle a vu des bagarres au couteau et des putes faire des trucs affreux, comme se mettre des trucs pas possible dans le vagin… des cannettes. C’est tout plein de malfrats qui la regardent, elle, Corinne et qui l’envient au mec. « Et crois-moi, j’y vais attifée que ce serait plus simple de me mettre à poil. »

         Ils en bavent d’envie, de la prendre au mec—« ce sont de jeunes arabes sur les dents, tu imagines ! »—et c’est justement ce qui plait au mec, sinon il ne l’emmènerait pas dans des bars à putes. Celui-ci aime qu’on lui reluque sa meuf… mais qu’on ose seulement la toucher. Corinne s’ébroue et fait celle qui est horrifiée.
          « L’homme est un brutal, » dit Corinne en me regardant.
          « Et ton mec, » dis-je en m’étranglant, « où il est à présent, à Paris ? »

          Elle ne répond pas. Je ne pose pas la question de qui il est ce mec, quoique me brûle les lèvres de le lui demander. Son nom ? Pourquoi un mec si vieux ? Je dis de la voix la plus atone qu’il m’est possible de produire, « et le mec de cinquante ans, est-ce toujours ton mec ? »

           Elle ne répond pas et me toise avec un sourire malin.

           Par peur de la perdre, qu’elle se moque de moi et mon sentimentalisme enfant des couches populaires, je fais l’indifférent, celui qui s’en fout. Elle s’en rend compte. Je devrais la rassurer et lui témoigner mes sentiments. Lui dire que je la trouve jolie, par exemple. Surtout quand au matin elle a retiré ses ongles et son fard. Elle est la même Corinne que j’ai toujours aimée. Qu’il ne devrait pas s’agir entre nous d’une nuit de baise seulement. Mais je ne sais pas comment dire de telles choses. Sans paraître idiot…

            Il y a bien un piano, mais je ne vois ni le violon ni la flûte. Sans doute qu’elle a laissé tomber, comme moi, la musique.

           On peut pas jouer la pute et jouer du violon… A moins que son jeu ne lui prenne pas toute la semaine. Comment irait-elle à l’école habillée comme une pute ?  Elle va à François 1er, le meilleur lycée de la ville, celui où j’étais moi-même avant qu’on ne me mette dans un collège technique où, si je ne reste pas dans la seule filière qui mène à l’université, je finirai vraiment comme un prolo.

           Deux jours plus tard, on se retrouve comme par hasard et sans s’être donné rendez-vous dans un des deux seuls cafés fréquentables du centre ville. Corinne me présente à une copine et deux de ses copains aussi punk qu’elle. De nouveau, j’ai immédiatement la sensation désagréable de faire tache d’huile. Je suis trop habillé minet avec mes pantalons repassés et ma chemise au col dur. Eux, ils arborent le genre déglingué, les pantalons râpés, les blousons de cuir balafrés… N’empêche que Corinne s’approche de moi sur son lit aussitôt que le groupe se retrouve chez elle. Elle me caresse et se montre aussi tendre et attentive à mon égard que jamais.

          Or elle est assise sur la carpette et me remonte les jambes d’une main et ça me chatouille et me met mal à l’aise, surtout en présence des autres… Surtout que dans mes mocassins vernis j’ai des chaussettes qui ont chacune comme un fait exprès un trou au niveau de la cheville et, en fait, s’en vont en morceaux. Ce n’est pas que mes parents n’aient pas les moyens de me payer des chaussettes ; c’est que sans doute c’était la dernière paire avant le lavage de la semaine… Toujours est-il que je ne supporte pas que Corinne, qui me remonte la jambe tendrement, me les expose, ces chaussettes, aux yeux des autres. Je ne lui enlève pas carrément la main, mais forcément, elle s’aperçoit que je ne réponds pas à ses avances, et en est sans doute blessée.

            Après tout, pourquoi est-ce que ce serait tous les jours fête et lendemain dimanche pour les jeunes filles de la haute ? Elles sont facilement abusées par des loufiats. Et les punk, ils manquent sans doute de zest au lit. Ce mec de cinquante ans dont elle parle, qui sait si elle ne l’invente pas ? Elle avait besoin d’un vrai boyfriend, un de son âge…

           Sauf que moi, dans ma connerie, au lieu de faire attention aux sentiments de Corinne, je m’inquiète des trous dans mes chaussettes, et elle me retourne la froideur. Quand le groupe se défait, elle me laisse m’en aller avec les autres sans même me retenir sur le palier pour me dire au revoir.



3

Il se passe encore quelques années pendant lesquelles nos chemins ne se croisent plus. Mais notre ville n’est pas grande et il n’y a qu’une route qui mène à Paris. Or sans y être étudiant à proprement parler puisque n’y ayant pas été reçu, je prends des cours à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, et donc, je fais un jour de l’auto-stop sur une bretelle d’autoroute quand une belle DS noire s’arrête.

A l’intérieur, il y a une cloison entre le chauffeur et une femme d’un certain âge, bien mise, assise à côté d’une jeune fille, celle-ci habillée plutôt en hippie, blue-jeans, sandalettes… aucun maquillage et les cheveux noirs de jais en nattes. C’est Corinne…
« Alors ça va ? » dit-elle en se serrant pour me faire de la place et en me tendant les doigts avec un sourire simple et amical.

         Ça ne peut pas l’être car celle-ci est toute neuve et ce n’est plus le même chauffeur avec son air pincé, mais on dirait que c’est exactement la même DS qu’autrefois. La même exacte couleur gris perle des fauteuils en cuir. Près de la portière Madame Etiemble penche la tête en avant pour me considérer et me demande qu’est-ce que j’étudie. Je suis habillé comme un étudiant et porte un cartable plein de livres, la question est naturelle.
« Philosophie, madame. »
« Ça mène à tout, ça… » dit la dame en se voulant sympathique.
« Oui, » j’ajoute. « À condition qu’on… »
«…en sorte… » termine Corinne en riant.

         Il n’y a plus rien d’outré dans son attitude, sa façon d’être est cool et discrète. Elle s’intéresse à moi comme à une curiosité venue d’un autre âge, d’une époque longtemps révolue de sa vie. Elle, elle est en seconde année à HEC, une grande école. Son avenir, à elle, est assuré. Plus que jamais nous n’avons rien à faire ensemble. Et cela devient vite assez clair quand pour passer le temps la mère et la fille me demandent de parler des philosophes qui me passionnent. Sachant que je vais broyer du vide, je me lance néanmoins dans une revue sans intérêt des notions de cause et d’effet dans les systèmes de Descartes, Leibniz et, finalement, Malebranche, mon favori, celui qui disait qu’il n’y a que des causes apparentes—la vraie cause du moindre effet nous échappe—aucun résultat n’est obtenu qu’occasionnellement.

         « Autrement dit, selon Malebranche, on n’y est pour rien, dans ce qui a lieu autour de nous, » dis-je. « Ce qu’on fait ou croit faire n’est jamais qu’un prétexte. » Elles me regardent toutes les deux d’un air de dire, ouais, c’est pas  mal. Peut-être que ça fait pas manger, la philosophie, mais ça ne mange pas de pain non plus, et ça a l’air intéressant.

          Quand la DS me dépose sur le pavé de Paris, Corinne se penche vers moi, me donne une carte de visite, et me chuchote avec quelque chose de son air coquin d’autrefois : « Appelle-moi, peut-être qu’on peut parler philosophie… »

          Mais elle n’y met certainement pas le ton aguicheur qu’elle avait. Ce n’est pas d’une après-midi de baise qu’il s’agit.  Veut-elle m’aider ? Est-ce que je lui ai donné tant que cela l’impression d’avoir besoin d’aide ? 

         Trop fier pour l’appeler, alors que, justement, j’aurais bien besoin des connections d’une jeune femme branchée, je laisse deux semaines s’écouler sans appeler Corinne Etiemble. C’est une erreur car l’effet de surprise est perdu, le plaisir de nous être revus émoussé. Le ton de sa réponse au téléphone me dit que j’ai encore laissé passer ma chance.

          Comme je sens que c’est la dernière fois que je lui parle, finalement je lui pose la question du mec de cinquante ans.

         « C’était qui ? Juste pour savoir…» Je n’ajoute pas combien il m’a obsédé, celui-là. « Ce mec de cinquante ans qui vous emmenait soi-disant dans des bouiboui sur Belleville, c’était pour m’épater, non ? »

          Elle hésite pendant une seconde, comme ne se rappelant plus sur le coup ce qu’elle avait bien pu dire durant une après-midi de débauche à quinze ans. Et à la fois se rappelant très bien de tout ce qui s’était passé alors, mais hésitante sur la question de pourquoi me dire quoique ce soit maintenant. Puis elle dit :

         « Oh ! lui ? C’était Etienne Etiemble, mon père, autrement dit Monsieur l’Adjoint au Maire de la ville alors. Le même homme qui était aussi certains soirs, mon chauffeur. On faisait ça entre nous… nous n’allions pas dans des bouboui sur Belleville, comme vous dites. J’aimais noircir les choses quand j’étais enfant. Au revoir, et j’espère que les choses se clarifieront pour vous.»

         Tandis qu’elle raccroche, je revois Etienne au volant de la DS. Son air pincé, sévère et impuissant… Heureusement, me dis-je, qu’il ne pouvait pas voir sa fille montrant ses poils au premier venu. Non, mais il pouvait entendre, et certainement se douter de notre tripotage sur la banquette arrière. 
          Il voulait entendre, prêtait l’oreille, regardait dans les coins du rétroviseur…
         On faisait ça entre nous. Que voulait-elle dire ?

5 mai 2010

Johanna


Maintenant que l’Education Nationale envoie Martine toutes les semaines au fin fond des campagnes françaises, certains soirs, j’ai la visite rue Delambre de Johanna, une Américaine qui parle de rentrer bientôt à San Francisco, sa ville natale, en passant par New York, où résident de bonnes amies à elle. Johanna est un être bifide, double. Eduquée et subtile dans ce qu’elle dit ; le visage racé, les épaules teutoniques, un haut front et de beaux yeux bleus froids et nordiques ; elle est cependant déformée par la graisse en bas. C’est un bibendum des fesses aux chevilles, Monsieur Michelin. C’est quelque chose de grotesque à voir de quelque façon qu’elle s’habille (ou ne s’habille pas). « Comment peut-on se laisser aller à être si grosse ? » eut dit ma mère en la voyant. Elle me prendra dans ses bagages, Johanna. Je serai comme un petit toutou fougueux qui s’évertuera à la faire se sentir mieux dans sa peau, lui léchera les mains quand elle sera triste, la consolera au besoin.

Un soir qu’on était saoul car elle avait décidé de m’introduire au single malt de quinze ans d’âge, une fureur aux Etats-Unis, on s’est dénudés dans la chambre de Martine sur fond musical des Cantates de Jean Sébastien Bach pour purifier l’atmosphère. Et puis j’ai bien essayé de faire mon devoir et de la monter, mais ce ne fut pas facile avec une telle grosse. On a rigolé et joué comme une paire d’orphelins, deux grands enfants en exil. Je l’ai chevauchée sur la carpette et sous la tente des draps. A la fin je me suis introduis quelque part en elle et je l’ai sentie transpirer un bon coup.

Sans être riche, Johanna est une expatriée qui vit d’un héritage produisant un chèque rondelet en fin de mois. Elle n’a pas besoin de travailler. Mais la somme qu’elle reçoit ne lui convient pas. Elle déprime et se plaint de manquer d’énergie pour faire quelque chose de sérieux, précisément à cause de l’argent. « Ça me coupe toute envie, I don’t do anything seriously, I lack the nerve. » Elle rigole et tire nerveusement sur sa cigarette en envoyant la fumée du coin de la bouche pour éviter de vous l’envoyer au visage. « On ne devrait pas faire ça chez Martine, pas dans son lit, » dit-elle quand elle est sobre.  Je réponds : « il n’y a pas d’autre lit, ici. » Et je m’aperçois une fois de plus que je n’ai rien à moi, ici, des livres sur des étagères et quelques chaussettes, et des cravates qui se sont montrées plutôt inutiles. On dit que c’est plus relax le monde du travail en Amérique. Les cravates, les disques et tous les livres resteront ici.

J’ajoute pour énerver Johanna : «  La prochaine fois on ira à l’hôtel ! » Johanna fait semblant de ne pas entendre ; elle a horreur des hôtels, où elle passe sa vie: « Having sex with you at your girlfriend’s, and in her bed on top, that’s not serious! You should be ashamed! »

Oui, je devrais avoir honte. Mais je n’ai pas honte. Martine et moi, nous savons bien que, depuis qu’elle a obtenu le concours que j’ai raté, c’est fini. Il n’y a pas d’avenir pour moi en France. Je ne fais que prolonger la déroute. Il faut que je parte.

Mais d’ailleurs, regardez qui parle, Johanna n’a pas honte non plus ; au contraire, elle raffole de ça, se vautrer dans le lit d’une Française, d’une Parisienne— sans doute parce que ce n’est pas sérieux, et qu’elle et moi, ça ne compte pas.  Ça ne porte pas à conséquence. Johanna sait très bien que je l’utilise, elle n’est pas idiote. Le sexe entre nous n’est pas une question d’amour. Est-ce même du désir ? Est-ce même du sexe ? Non, c’est une méthode.  Elle a du mal à se voir intégrée, disons, par le milieu ambiant français, surtout du fait qu’elle ne travaille pas. Malgré son argent, ou peut-être à cause de son argent, elle a peu d’amis français. Oh ! elle peut fréquenter sans fin parmi les cercles d’expatriés du plus beau monde. Mais est-ce pour cela qu’elle habite Paris ?

Et quant à moi, j’apprends deux choses essentielles avec Johanna : l’anglais ; et ce à quoi nous ressemblons, nous autres Français, vus de l’extérieur. Comme Paris est intéressant décrit par un étranger ! Je lui lis à haute voix des passages du jeune Hemingway à Paris, A Moveable Feast, et on en discute. Je lui pose des questions sur l’Amérique. En quoi les choses sont-elles différentes là-bas. Le sont-elles ? Johanna entretient le projet d’enseigner l’anglais aux émigrants quand elle rentrera aux Etats-Unis. De quoi arrondir ses fins de mois. Cette idée lui vient de mon nouveau travail, que j’ai obtenu d’ailleurs grâce à ses connections. Je remplace le French teacher à l’Eglise Américaine sur le Quai d’Orsay—Alain Lecompte, un homme qui a bourlingué.  Il part quinze jours invité par des clients à Washington D.C.. Il m’a laissé ses classes sans même me connaître. Il y a un tel défilé de clients américains que ça n’a aucune importance si je suis ou on non un professeur chevronné. D’après Johanna, Alain se débrouille plutôt bien. Il vit à Pigalle avec une ex-cliente, une Américaine. Il ne dépend pas de l’Education Nationale, lui. Un type qui a tout juste le Certificat d’Etudes. Il voyage aux frais de la princesse précédé de sa notoriété dans l’enseignement de la seconde langue et aidé par cet accent populaire français irrésistible dans les oreilles des étrangers. Parler le français d’une classe ouvrière française en voie de disparition, ça se vend bien à l’étranger. On le reçoit dans des villas, Alain… Un fois c’est Naples, Sorrento ou Amalfi ; l’autre c’est New York. Pas d’impôt. Il m’a donné le conseil de me faire toujours payer cash ; et en cours privé, de demander le maximum, ça inspire confiance. Pourquoi est-ce que j’ai tant ramé, et pendant tant d’années ? Comment se fait-il que parmi mes semblables, tous les diplômés sans spécialisation sur la place de Paris, personne d’autre ne soit déjà dans la place ? Qu’il n’y ait pas déjà la queue autour du pâté de maisons ? On n’y pense pas, aux étrangers.

Me voilà vautré dans les fauteuils mous de l’Eglise Américaine à répéter la prononciation correcte de syllabes élémentaires comme « on, » « en » et « oin »… Le verbe avoir et le verbe être au présent, au passé composé, à l’imparfait et au subjonctif. Ce n’est pas plus sorcier que ça. Je pioche mon J. Dubois et G. Jouannon, Grammaire et Exercices de Français, Classes de la Sixième à la Troisième et je me sens d’attaque. Six heures par semaine de travail à mon actif. 

Et ce n’est qu’un début. Moi qui n’ai aucun entre gens d’ordinaire, voici que mon calepin se remplit d’adresses de Vancouver à St Louis, Pittsburgh, Philadelphie. J’ai parmi mes clients potentiels des hommes d’affaires à qui je n’aurais pas hier rêvé de serrer la pince ; des ingénieurs cybernéticiens du M.I.T. ; des femmes d’hommes d’affaires qui dépriment seules dans leur hôtel trois étoiles avec les enfants et la nounou; et même un docteur psychiatre, Nathan Frank, qui aime bien parler de Freud en français après la prononciation. Le très grand, très gros et proportionnellement, apparemment, très riche Nathan Frank est en train de devenir mon ami. Je n’ai pas eu besoin de le travailler diplomatiquement au corps après une revue des pronoms « y » et « en »—et une pointe qui l’a impressionné du côté du « ne » explétif, comme dans « Je crains qu’il ne vienne ». Il m’a invité à venir chez lui dans le 7ème Arrondissement. Ma patronne, la vieille Américaine Miss Ruth, se garde deux tiers des émoluments quand les cours ont lieu à l’Eglise. Faire attention, celle-là m’observe avant et après les sessions.

Je dois avoir un plan B, comme on dit. Johanna hésite. Un jour, elle se trouve une raison irrésistible de rentrer. Un autre jour, une autre. « I want to teach English to foreigners like you teach French to Americans, dit-elle. Je peux enseigner l’anglais n’importe où, non ? C’est pas comme diriger un hôtel dans le Maine et griller des homards for the happy few ! » Ceci était son idée la semaine dernière encore, acheter une maison dans le Maine et l’auto financer en s’en servant comme bed and breakfast. On l’imagine bien derrière ses fourneaux, à déguster les écrevisses et mettre ses doigts dans la sauce tartare… Servir les tables et faire les lits par contre, se mettre à quatre pattes et nettoyer derrière les clients, j’en doute.

Homme ou femme, il suffirait qu’elle s’entiche de quelqu’un en France pour qu’elle ne songe plus à revenir.

Johanna a un accent délicieux quand elle parle français. Et un accent plus délicieux encore quand elle parle anglais.  Quelque chose d’ancien… une bonne éducation à Berkeley. Je crains pour mon plan d’évasion, cependant, car elle n’a pas de backbone, de colonne vertébrale. Son esprit, comme son corps, est indécis et flou. Sauf quand il s’agit de jouir, là elle s’y entend. Elle mange toujours du meilleur et ne boit pas moins. Elle a un beau visage de Danoise ou d’Allemande. Front haut, des yeux clairs, la mâchoire angulaire. Ses grands parents étaient scandinaves. Ils sont partis de Copenhague dans un cargo, billets de troisième classe. A la génération suivante, onze enfants et leurs baluchons voyagèrent dans la Cadillac supersize 1960, de New York jusqu’en Californie. Le père a débuté dans la réparation de postes radio à domicile, et puis il est devenu riche du jour au lendemain en achetant des lopins de terre dans le désert. Ce bas du corps déformé par la graisse, est-ce depuis que ses parents sont morts et qu’elle a touché sa part d’héritage ? Johanna me montre des photos. Elle n’était pas une enfant gloutonne avant, mais une jolie fille heureuse, espiègle et mince. Elle ne reçoit pas beaucoup d’amour, étant si grosse. Je lui rends service. N’ayant pas tant que cela envie d’y être, j’ai du mal à rester en elle. Je viens un peu trop vite, ce dont elle ne m’accuse pas. Elle n’oserait pas se plaindre. Parmi ses quelques connaissances locales et internationales, il y a bien des gens sympathiques, mais ce sont des sérieux (pas des faignants inutiles et cyniques comme moi). Je suis son seul compagnon de gloutonnerie. Avec moi, elle s’amuse.

Et je m’amuse aussi. Sauf que d’un autre côté—n’y a-t-il pas toujours un autre côté chez les individus ?—elle a cette grimace protestante lorsqu’elle est en colère. Elle monte sur ses ergots. Un sens de l’étiquette ridicule, et il me semble à moi, passé. Elle pense que dans les endroits bien il faut se bien comporter. Ne pas mettre les coudes sur la table. « Tu ne respectes rien, Julien. T’as l’air d’un Texan débraillé ! » me dit-elle aussitôt que je me laisse aller à m’étendre un peu sur la banquette de la Closerie des Lilas après les cocktails. Les gens du sud des Etats-Unis sont considérés par ceux du nord, dont Johanna, comme mildly stupid, de doux idiots. Je ne crois pas que je ressemblerai à un vacher Texan… Jamais. Seulement ma philosophie c’est que, quand il s’agit de s’éclater, pourquoi se restreindre ? Pourquoi se croire obligé d’épouser le style guindé de l’endroit ? La moitié du plaisir de boire n’est-il pas dans la détente et comme l’abandon de soi ?

Elle fume trop Johanna, cela me retire jusqu’au moindre désir de l’embrasser sur la bouche. Des cheveux blonds coupés à la garçonne battent son front. Son regard métallique se concentre sur vous d’un air critique quand elle pompe goulûment sur sa cigarette en retenant un sourire de hauteur. Elle vient de décider la date de notre voyage jusqu’à San Francisco. Ça y est, Johanna ne reviendra pas sur cette décision. Une amie d’enfance à elle l’attend dans Londres pour l’accompagner jusqu’à San Francisco, en passant par New York, où elle sera reçue par une activiste du Women Liberation Movement qui a été à Berkeley avec elle et qui habite en haut d’une tour sur la fameuse 57th Street. Je peux accrocher mon wagon et être reçu à droite et à gauche si je sais me comporter, dit Johanna. Par ailleurs, Johanna a appris que Delta Airlines offre cet été un passe au rabais pour les étudiants européens qui acceptent de voyager en stand by. J’ai bien fait de garder ma vieille carte d’étudiant.

Mais est-ce que je veux me mettre dans un guêpier de féministes activistes ? Est-ce que je saurai même comment me comporter dans un milieu de  riches féministes activistes ? « La 57th Street , n’arrête pas de dire Johanna, that’s money, even if it’s a hole in the wall where she lives, même si c’est un placard sur la rue au rez-de-chaussée, c’est de l’argent. »

Johanna n’est pas vulgaire, assise. Au contraire, elle fait très classe. Visibles ou invisibles, n’avons-nous pas tous de graves défauts ? Grosse Johanna, j’aime le bout de tes tétons extensibles et je ne suis pas sans partager tes goûts de luxe. Moi, le Français encore jeune et pimpant, et son Américaine dans la trentaine qui commande du caviar et un deuxième verre de champagne en début d’après-midi de semaine, on aimerait produire notre effet, qu’on nous regarde, nous prenne pour ce que nous ne sommes pas. Johanna a mis son collier de perles patinées par l’âge sur son corsage blanc. J’ai ma veste Hechter et les mocassins fins achetés au Carreau du Temple. Mais les serveurs de la Closerie en ont vu d’autres et ils s’en foutent. Personne ne nous remarque. Nous ne sommes pas des stars de la télé ou du ciné, pas même de la littérature.

Après, forcément, on monte chez moi—enfin, je veux dire, chez Martine. Est-ce que partir justifie tous les moyens ? Parfois, oui, j’ai honte. Mais je n’en fais pas moins ce qu’il faut pour partir.

Voilà. Je viens d’acheter le billet d’avion pour Londres.  C’est comme si j’étais déjà parti. Et quand j’aurai le passe en stand by dans la poche, je ne serai plus considéré français mais européen.

L’employée à l’agence de voyage Bld Montparnasse m’a lancé un regard d’envie, puis elle s’est renfrognée et j’ai pu constater du vague à l’âme dans son regard perdu. Elle m’a donné le conseil d’acheter un aller-retour. Cela calmera les soupçons à la douane des aéroports.

« Vous n’êtes pas le seul, Monsieur, à passer par Londres pour atteindre l’Amérique et n’en jamais plus revenir… »

Bien sûr, ce serait plus grandiose et, comment dire, plus courageux, de partir seul et par mes propres moyens, mais que voulez-vous, on fait ce qu’on peut.

5 mai 2010

LE GUEST

1

Malgré une forte ségrégation, avec ses larges avenues concentriques Washington D.C. est une ville des Lumières, je veux dire une ville conçue au XVIIIème siècle par un français, Pierre Charles l’Enfant. Les artères majeures portent le nom d’un Etat du pays et se rencontrent toutes au Capitol où siègent Senate et Congress. Me limitant comme tous mes semblables à marcher dans le quart North West de la ville, au sortir de Georgetown je trouve agréable de contourner Dupont Circle. Une statue en bronze de l’Enfant occupe le centre de cette place ronde. Du haut de ses bottes de cheval, avec sa cravache et son chapeau de colon européen, il a ce geste confiant dans l’avenir qu’on ne pouvait avoir, il me semble, que durant les Lumières, il y a si longtemps.

De l’autre côté de la place commence le quartier Dupont Circle proprement dit avec son défilé d’hôtels particuliers. Les drapeaux de ses ambassades cossues battent au vent. Les rues y ont pour nom les lettres de l’alphabet et, à angle droit, coupent des rues aux noms d’animaux comme Swan et Lion Streets. Quoique plus modeste que Georgetown, où habitent les gens qui ont vraiment les moyens, Dupont Cercle est un quartier agréable—si ce n’est que, après U, V et W Streets, il se détériore sensiblement. Les maisons de trois étages à l’allure des faubourgs de Londres ont tendance à se vider, les voitures à se démoder et les détritus à déborder des poubelles. La chaussée craque sous la pression des herbes folles et c’est comme si une chape de plomb tombait sur la ville à mesure qu’on sort du North West et entre dans le North East.

J’ai couru ce matin répondre à une annonce de chambre libre dans une group house au niveau de T et Swan Streets. Ils étaient plusieurs à me poser des questions sur mon émigration, que j’ai colorée à loisir. Une fois introduit dans cette grande bâtisse remplie d’étudiants du basement jusqu’au toit, je crois que j’ai fait bonne impression. Aucune question ne concernait ma situation financière et mes éventuelles ressources. On était curieux de mes affiliations idéologiques et sexuelles. Chacun se sentait obligé de montrer qu’il connaissait la France et les Français de longue date. L’homosexuel du sous-sol a rougi en affirmant que les Français mignons étaient tous des bisexuels sans scrupules. « Ils trompent les hommes avec des femmes et vice versa,  cheat one with the other, a-t-il dit, c’est leur vieille culture gauloise, old gallic stuff, qui le veut. » Je n’ai pas demandé à vérifier la source de ses informations.

Victoria Malpartida, une Espagnole de Barcelone brune et ténébreuse qui a tout juste vingt ans prétendait avoir lu tous les poètes et romanciers français de qualité. 
--Qui ça, par exemple ? 
--George Sand, Anaïs Nin, Colette, Elsa Triolet, Yourcenar, Duras… je peux t’en nommer d’autres, si tu veux…

Comme j’osais douter de l’exclusivité de ses choix, elle m’a répondu à côté, « je n’ai rien à voir avec l’Espagne, tu te trompes, mon petit gars. Je viens de la Catalogne ! »

Dans un français jovial et comme occitan elle m’a demandé si je comptais amener des partenaires mâles et/ou femelles dans ma chambre et faire des partouzes la nuit. Elle a dit que si c’était le cas il y aurait un problème, non pas à cause de la moralité de l’endroit, mais à cause du bruit. Je m’en suis sorti en répondant que j’étais venu en Amérique pour me reposer. « I don’t want any trouble, I’m here to relax! »  L’homo s’est esclaffé, « sure, you are! » Les deux autres locataires du sous-sol, qui sont assurément aussi des homosexuels, m’ont défendu. Ils ne se cachent pas de faire un bruit d’enfer, eux.

Quoique petite, au rez-de-chaussée et le long du couloir d’entrée, la chambre est bon marché et serait idéale. La vitre de l’unique fenêtre qui donne sur la rue est sale et le cadre branle dans la main, mais cela doit pouvoir s’arranger. Une note de style, sa partie supérieure est en demi-lune. Il y a des moulures et des rosasses de stuc au plafond. La maison est grande et a dû connaître une certaine allure bourgeoise autrefois. La chambre devait être le vestibule où on s’asseyait chapeau bas en attendant que les maîtres vous reçoivent…

Ça y est ! A la fin de la semaine je serai chez moi. Après avoir reçu le verdict du comité d’accueil au 525 Swan Street je suis revenu voir de plus près la chambre. Pas un meuble. La carpette élimée est couverte de taches et de traces laissées par les locataires précédents. Cela m’a communiqué un froid… la saleté qui dégoûte, n’est-ce pas toujours celle des autres ? Qu’à cela ne tienne, Tom Kannovsky, mon voisin de palier, m’a appris que la maison regorgeait de meubles anciens. Parmi les épaves qui remplissent la remise de jardinier appuyée contre le grand chêne dans le fond du jardin—si on peut appeler jardin un cube de terre sèche, de fougères et de ronces—il m’a aidé à extirper un bureau massif, aux tiroirs profonds avec des poignées en cuivre, et une chaise en bois à roulettes comme celles qu’utilisaient les greffiers de tribunaux ou les chefs de bureau au début du siècle. De même, le châtaignier centenaire a du caractère. Ses feuilles d’un vert riche et touffu embrassent le dos de la maison sur toute sa hauteur.  Comme il fait une chaleur épouvantable, il nous donne un peu d’ombre.

J’ai acheté mon futur matelas $50 à un des jeunes hommes du sous-sol. Arnold dormait (quand il dormait) sur une épaisseur de trois matelas neufs et recouverts de plastique ; ceci, on peut supposer, afin de pourvoir à toute l’étendue de ses plaisirs.



2

Je n’habite plus dans Georgetown, chez les Frank, je ne mange plus à leur table bien garnie et ne fréquente personne parmi leurs nombreuses connaissances de gens cultivés et comme il faut dans la ville. Rien de tout cela ne me manque, franchement. Avec les gens riches faut l’être aussi ou bien se faire gigolo. La seule chose qui me manque c’est d’être invité à la piscine du Hilton Hotel et faire du sport. Nager le crawl dans la piscine olympique qui baignait de lumière. Je me rappelle comment, entre deux bassins, il m’arrivait d’observer l’état des corps allongés dans les chaises longues à l’ombre des parasols. Les femmes sont belles dans les endroits agréables.

Je m’approchai un jour d’une belle rousse allongée d’ordinaire à l’écart, l’air un peu triste et seulette. En m’approchant d’elle je caressai d’abord des yeux ses longues jambes à la Rita Hayworth reluisantes de pommade. Ce genre de regard, une femme, qu’elle vous tourne ou pas le dos, en est consciente. Sous un soleil éblouissant les plis, les poils, les pores, les défauts et les qualités des corps sont comme radiographiés en noir et blanc. Elle me laissa la regarder ainsi quelques secondes. Son pied est une vraie merveille : il est à la fois ferme et docile, pudique et exposé, les ongles délicatement soignés mais un rien obscènes, couleur rose bonbon. Elle est plus blanche et plus anglo-saxonne que Rita la Latina, cette femme, car elle a des taches de rousseurs partout sur les joues, sur la poitrine et dans le creux des reins. Son nez, qui est bien droit, ne l’est plus à sa pointe retroussée coquine. Mon prétexte est transparent et elle en rit.
— May I tell you something?
— Why not, sure…   
—You should be careful with your skin… 
— I know…but thank you, anyway.
Elle est Vice President à la Fork Bank. Je pense qu’il doit s’agir d’une banque locale car le nom ne me dit rien.

Une conversation sur mon accent, mes origines, mon émigration est inévitable. Je fonds, je sens la salive me remplir la bouche quand elle parle de n’importe quoi avec cet accent traînant du Sud profond. Il n’est pas difficile de se rendre compte que, quoique dans la banque, elle n’est sans doute pas une executive de haute extraction. Elle n’a pas obtenu de Masters in Business Administration à Harvard ni ailleurs. Karen Johnson n’a pas eu accès à la très exclusive école pour filles de Wellesley dans le Connecticut. Lorsqu’on se redresse pour aller nager ensemble je m’effraye de vérifier que ses épaules m’arrivent au front. Je n’ai  rien contre me perdre dans une femme, au contraire. Qu’en pense-t-elle ? Elle prend ça avec un large sourire, c’est charmant. Elle ne s’attendait pas, anyway, à rencontrer un grand français… On s’amuse sous l’eau, se regarde, se touche du bout des doigts. L’auréole de ses cheveux et ses poils roux ondulent hors du maillot comme une anémone de mer.

Karen m’explique qu’il lui est difficile de trouver un rendez-vous galant décent. La plupart des hommes de son âge—je lui donne environ trente-sept ans—les hommes potables de sa catégorie professionnelle sont soit mariés, soit gay. Il y a un homme disponible pour six à sept femmes dans la ville blanche de Washington D.C.. Cette situation force les femmes straight comme elle à rivaliser au travail et au lit. Elle a l’air fatiguée, en effet, et tend à laisser ses paupières tomber sur ses beaux yeux verts. Mais son esprit n’est pas endormi, ni son corps, qui pète la santé. Elle est encore bien belle cette grande rousse. Peut-être qu’elle dort sans dormir comme moi, l’émigrant de fraîche date, un sixième sens aux aguets. Quelque chose me dit que c’est aussi une guest et qu’elle ne fait pas partie de cet environnement. Pourquoi ces yeux qui dorment ? Est-ce seulement le travail qui la fatigue ?

La seconde fois qu’on se rencontre au Hilton Karen me tend une carte de visite où elle est nommée Vice President of Current Affairs à la Fork Bank dont le siège, me dit-elle, se trouve dans Georgetown, Cela ne veut pas dire que Karen habite Georgetown. Il y a de la rudesse chez elle, à peine corrigée par une formation dans l’équivalent d’un collège technique et ses entrées dans le beau monde. Elle a eu de la chance ; quelqu’un lui aura donné le coup de pouce. Si on pouvait faire l’amour à la voix d’une femme, évitant le sexe, je crois qu’avec Karen je m’en tiendrais là. En pamoison devant ses jambes, je l’écouterais raconter n’importe quoi. Comme le disait Baudelaire, nous autres modernes nous aimons surtout la beauté du clinquant, du tordu et de l’éphémère. La vulgarité me parait irrésistible chez une jolie femme. Je ne suis pas le seul à aimer le clinquant. Karen me parle de Michael Jackson enfant, avant qu’il ne se transforme en poupée de cellophane sans race, sans âge et sans sexe ; et de Janis Joplin, la rockeuse à la voix âpre et au visage de bébé qui aimait les hommes musclés et l’héroïne. Sa grande sœur, dit-elle, lui repassait ses disques en douce quand Karen avait douze ans. Elle a dû toucher un peu à tout depuis.

Le soir venu j’ai été lui rendre visite de l’autre côté du Capitol, dans le South East. Il n’y a pas âme qui vive sur les trottoirs, c’est un quartier où on circule en voiture. Son immeuble moderne est aussi énorme et aussi laid que le Watergate. Impersonnel au possible, mais l’appartement est entouré d’une vitre d’un seul tenant qui donne une vue panoramique sur la rivière Potomac, au moins quatre fois large comme la Seine. Les romantiques avaient raison, je me dis en m’asseyant dans un fauteuil imitation Bauhaus raide comme une planche, tout commence et tout finit par la Nature. De grands corps de femmes anonymes se mettent à l’aise au milieu d’étendues de verdure impeccablement entretenues, parmi des fleuves démesurés qui circulent entre des arbres touffus et géants...

Karen, elle, c’est à la Vodka Absolut qu’elle fonctionne. Il n’y a que ça à boire et à manger, chez elle. Karen garde ses bouteilles Absolut Lemon, Absolut Orange, Absolut Picante, Absolut Natural dans son freezer. On boit dans des verres offerts par Absolut. Les récipients pour les noisettes salées disent Absolut. La Fork Bank doit avoir des relations privilégiées, comme on dit, avec Absolut. Elle n’a aucun meuble à part deux fauteuils de salle d’attente et le grand lit, le queen size bed, destination obligée. Elle semble à peine habiter l’endroit, ne pourrait pas y faire la cuisine. Les couverts sont en plastique, la vaisselle en carton. Le parquet est un linoléum lavable et il n’y a pas même devant la porte d’entrée le coutumier welcoming mat où s’essuyer les pieds.

On boit. Elle commande une pizza. On se met à l’aise. Elle tient à ce que ça se fasse par paliers et transitions. Entre deux verres au milieu d’une pause dans les embrassades et la caresse passionnée de ses jambes Karen me prévient qu’il y a quelqu’un dans sa vie. Après une question circonspecte de ma part, elle me parle profusément de son mentor à la banque. Voilà son secret, le President de la Fork Bank est son ami. Il l’a prise sous son aile quand elle était toute jeune (elle ne précise pas l’âge). C’est lui qui l’invite, tout en restant dans la coulisse, au club du Hilton. C’est un black, un homme marié ayant une flopée d’enfants dans le South West—et qui sait peut-être ailleurs aussi, avec d’autres femmes. Au demeurant charmant, de classe internationale, un homme qui s’assoit à la même table que le ministre des finances du Kuwait. Elle en est très  fière. « I mean, I was really young and like, really stupid and he’s taught me everything I know at the Bank. Il m’a tout enseigné de A à Z aller et retour, back and forth. » Je ne doute pas qu’il lui ait tout appris back and forth. Un frisson me parcourt l’échine quand j’imagine ses jambes à la peau tendre et aux taches de rousseur juvéniles sous les doigts d’un Africain riche, puissant et polygame, père de plusieurs familles!

Je me suis encore fourré où il ne fallait pas. Une erreur grosse comme moi. Mais peut-être que je ne suis pas le seul à la lui prendre, au noir. D’autres fréquentent cette salle d’attente. Paradoxalement, l’idée me réconforte ; et je dois dire, m’excite. Plus j’en tromperai et mieux ce sera. C’est moi maintenant, le secret de Karen… Elle est debout à boire et quand on est bien saoul et que je bande comme un Turc, à genoux sur la carpette je la lèche pouce par pouce, avec amour, sans brusquerie, avec respect et d’infinies précautions, comme si elle était encore d’une première jeunesse, c'est-à-dire sans approcher encore les parties intimes, même quand son abandon m’y invite. Je remonte ainsi du bout de la langue le creux des chevilles, la partie tendre des mollets et celle, sensible, derrière les genoux, puis la naissance des cuisses. Tandis que ses reins se cabrent, l’intérieur mou des cuisses vibre comme de la gelée de groseille. Je suis conscient de devoir satisfaire au préjudice ridiculement favorable qui précède au lit un Français à l’étranger. Elle se laisse faire, se pâme comme si je lui procurais un massage sensuel de pro, prend mon visage entre ses mains et me repasse un glaçon entre les lèvres. Sa langue, son cou, ses tétons, son ventre ont le goût de l’Absolut Orange.

Nouvelle pause. Avant de me laisser replonger plus avant dans ses jambes Karen me regarde dans les yeux et ajoute qu’elle m’a parlé de façon à ce que je comprenne qu’elle ne sera pas disponible les week-ends et certains jours de la semaine. On ne peut pas être plus clair. J’accepte ou pas. J’accepte. Vous rappelez-vous de Sénèque ou de Marc Aurèle ? Homme libre, prends ce qui vient comme ça vient. Ne force pas les choses, ne t’y attache pas, mais laisse-les glisser sur toi comme le vent et l’eau. Il y aura toujours assez de jours dans la semaine… Ceci dit, on y va. C’est assez tourné autour du pot, elle me prend en riant par la tige et demande que je vienne en elle sauvagement, donne mon maximum. Je suis en elle toute la nuit. Nous nous rassasions pour plusieurs jours. Elle jouit, Karen, c’est indiscutable. Surtout au début. Faudrait en rester là et attendre la semaine prochaine. Mais évidemment, nous manque la retenue. Ceci confirme une loi humaine des plus banales : plus on fait l’amour et moins on jouit. Après la troisième session il n’y a plus qu’un frottement de peaux pas forcément désagréable, à moins qu’on n’y mette la gomme et n’entre dans le royaume de la douleur, ce qui ne fut pas le cas avec Karen.

Au matin je la vois qui se douche, se pommade et se repeigne, détendue comme après une séance de gym.
—Don’t call me, I’ll call you, » dit-elle en me tendant les lèvres devant l’ascenseur. Aucun problème.

Je n’entends plus parler de Karen pendant plusieurs semaines, et sans rentrer dans les détails, disons qu’une femme me manque cruellement certains soirs où je la passe seul dans ma petite chambre bruyante à la carpette sale et moisie… N’étant plus parmi les gens riches, il m’est plus difficile de me faire des amis, du moins au début. Mes co-locataires sont très sympathiques, mais ils sont trop jeunes pour moi. Je n’ai aucune envie de me disputer avec la Malpartida. Donc, malgré son ordre d’attendre qu’elle m’appelle, j’essaye plusieurs fois de téléphoner à Karen. Une machine répond et je raccroche en vitesse. A force d’insister, finalement j’ai sa voix dans l’écouteur, « Ah ! it’s you… How are you? » Je la dérange. Elle semble avoir été interrompue. Il y a quelqu’un dans la pièce, qui n’est pas forcément le President de la Fork Bank.
—It’s not a good night, you know…
—Okay then, another time… » et cependant, hésitante, elle ajoute après avoir fermé une porte, « je m’attendais à te revoir à la piscine… you don’t go swimming anymore? »

Pas question de lui expliquer pourquoi je ne vais plus à la piscine. Mais Karen en sait quelque chose pour avoir parlé avec Nathan Frank dans cette même piscine. Nathan, c’est l’homme chez qui je séjournais dans Georgetown depuis mon arrivée aux Etats-Unis. L’ami dont j’étais le guest au Hilton. Nous nous étions rencontrés à Paris sur une terrasse de café où nous avions passé une après-midi  à discuter le fait que la psychiatrie est le parent pauvre de toutes les specialités en médecine partout dans le monde. "Comme si les maladies de l'âme valaient moins à nos yeux que celles du corps," dit-il.. "Et pourquoi? Parce qu'on les croit moins fatales.. Plus on s'approche de la mort, plus on traite avec la mort  (deal with death) et plus on gagne de l'argent!" Un type qui avait de l'à-propos, Nathan. Il ne se cachait pas de n'avoir pas besoin de la psychiatrie, heureusement... Il faisait cela pour rester en forme intellectuellement.

Je lui proposai de faire visiter Paris à ses invités et les amenai sur le derrière de Notre-Dame, devant les arc-boutants qui ont été rénovés récemment, ce qui n'empêche rien. C'est de là que cette vieille dame est la plus belle. Nathan m'en fut reconnaissant. D'autant qu'il avait un problème. Il aurait bien voulu avoir accès au francais de Foucault, dont il enseignait l'Histoire de la Folie à la Georgetown University. Je n’avais rien de mieux à faire, étant sans emploi. Il m’invita chez lui à Paris dans des soirées magnifiques, puis parla de me recevoir à Washington D.C., afin que je l’aide à lire. Un tel emploi m’avait paru sur le coup une aubaine extraordinaire. Une fois en vacances chez Nathan Frank, je pouvais simplement décider de rester en Amérique.

Une fois en Amerique et dans la bouche de Karen, cependant, cette mention de la piscine est ironique ainsi que je m’en rends bientôt compte à mes dépens. Me voyant côtoyer cet homme d’une certaine prestance comme si j’étais de la famille, Karen avait voulu être introduite auprès de Nathan, lequel était venu s’asseoir entre nos chaises longues, puis s’était amusé sans avoir l’air d’y condescendre, à poursuivre avec Karen une conversation sur son sujet favori, Michael Jackson. Je me souviens qu’ensuite, au retour dans Georgetown, Nathan m’avait dit en chuchotant, « elle est pas mal ta copine Karen mais, between you and me, pas très intelligente. C’est drôle, avait ajouté Nathan, on se moque de Michael Jackson et pourtant ses concerts sont remplis de femmes autant que d’hommes, de blancs comme de noirs, de petits et de grands, riches ou pauvres… J’aimerais bien comprendre ce qui les fascine tous. »   
— Excuse me, »  dit Karen en soufflant fort dans l’appareil, « I didn’t know you didn’t belong to the crowd. How should I know? Je ne savais pas que tu n’étais qu’un invité de passage.
— What difference does it make?
— A big difference!

J’aurais dû lui répondre : je suis exactement comme toi, ma chérie…  Mais on n’a pas toujours la réponse sur le bout des lèvres dans une langue étrangère.

Et là je commets l’erreur de lui demander, « Qu’est-ce qu’il t’a dit, au juste ? What did Nathan say? » Je m’en mords les lèvres tandis que Karen répond en ricanant, « Well, he said that you were fired. Sa femme et lui t’ont congédié… Plus précisément, t’as été foutu à la porte de chez les Franks ! »
--Je ne savais pas… I didn’t know that. Thanks to let me know!  Merci. »  Et je raccroche violemment.

Pourquoi une telle méchanceté? S’exprimer ainsi n’est pas du style de Nathan Frank. Personne ne m’a foutu à la porte de chez lui. J’en ai seulement eu marre d’être un guest. Et de me faire nourrir et loger royalement en échange de réflexions philosophiques et de quelques bons mots. Et puis, disons-le, je n'avais pas les moyens d'inviter les femmes qui fréquentaient chez les Frank. Faut bien commencer un jour à voler de ses propres ailes.  Qu’est-ce que je lui ai fait, à cette Karen ? Ce n’est pas ‘Qui se ressemble s’assemble’ qu’on devrait dire. C’est le contraire : méfiez-vous de vos semblables !

5 mai 2010

Premier Job

Première soirée de catering accomplie, j’ai mis $120 sur mon nouveau compte. Le gratte-ciel n’était pas terminé. Ils avaient recouvert le sol provisoire d’une piste de danse, loué des machines à air conditionné et installé des murs dépliants. Une quantité astronomique de bouteilles d’alcool, de plats cuisinés et de sacs de cubes de glace arrivaient par camions. Les tables roulaient sur le sol de ciment brut comme les meules de foin dans un Bruegel le Jeune. Ayant acheté dans la journée un smoking au rabais, je craignais de me tâcher, mais on m’a vite fait comprendre qu’il n’était pas question de chômer. J’ai tombé la veste, retiré le neuf papillon et remonté les manches. Un émigrant de longue date, Juan Pablo, un finaud celui-là, et qui plus est, un Salvadorien aguerri, il semblerait, dans des combats autrement plus douteux, contrôlait ma section. Quand je lui ai confié que je n’avais jamais servi quiconque de ma vie, il m’a répondu : « Bien sûr, puisque t’es français… No te preocupes, hombre, es nada.  Just stand here young and beautiful.  C’est pas un travail de serveur. T’as rien à foutre. Tu les laisses venir et tu leur remplis tout à ras bord, c’est tout. La plupart se serviront eux-mêmes, d’ailleurs ; ils préfèrent ça. Buffet à volonté, ça leur donne un bon feeling comme de liberté chèrement acquise. Le rêve américain dans l’assiette. Tu leur tends la serviette et les rince-doigts. Tu remplis régulièrement les bains-marie, eux aussi, à ras bord de victuailles. Tout doit être à ras bords. Tu débouches les bouteilles, c’est quand même pas sorcier, no te pido el otro mundo. » Comme il y a dix fois trop à manger et à boire, ai-je compris, on se mange et se boit, puis s’emporte ce qu’on veut au petit matin. Du moment qu’on est serviable avec la clientèle ; tant qu’il n’y a pas de verres cassés, de bagarre ni de saoulerie embarrassante pour la direction, on te rappelle.

La soirée est offerte par la compagnie parente d’une chaîne locale de télévision. Les femmes sont bien habillées, les hommes portent smoking et mocassins vernis. Quoiqu’il fasse une chaleur tropicale l’été à Washington D.C., pour se protéger des fraîcheurs du soir, les vieilles dames portent autour du cou un foulard de chez Dior ou une patte de renard. Des colliers de perles à la beauté mate, et donc sans doute vraie, reposent sur les cous graciles et les clavicules délicates. Les hommes ont des Rolex au poignet, certains portent la chemise blanche avec manchettes en or et un diamant dans la cravate. Une fois que les discours d’ouverture sont terminés les gens se précipitent sur nos stands. Ils ne sont pas du genre à avoir faim, mais ils se ruent quand même, quoique d’une manière spontanément organisée, à la file indienne et le premier de la file à deux mètres. Je crie « next ! » après avoir aidé mon client à se servir. Les enfants, les jeunes, les noirs et les couples homosexuels demandent à être servis avec un respect et une politesse toute spéciale, il me semble. Notre section ne s’occupe pas des salades, fromages et desserts ; seulement de la viande de poulet, canard, dinde, gigot d’agneau, beefsteak, roast-beef, hamburger et ribs à la sauce barbecue. Les gros gourmands nous jettent bientôt des clins d’œil de connivence pour qu’on leur garde les meilleurs morceaux et qu’on soit indulgent quand ils reviennent la troisième fois reprendre de la sauce. Cela ne veut pas dire que les assiettes seront vides à la fin. On jettera des tonnes de plats cuisinés, des monceaux de pain, des bacs de flan, tartes, meringues, profiteroles, mousses au chocolat et autres riz au lait succulents.

Cela se calme quand l’assemblée baisse la tête vers les assiettes. Je remarque alors qu’une foule de serveurs en second (ceux qu’on nomme bus boys) accourent pour nettoyer les tables et changer les couverts, puis disparaître dans les cuisines improvisées. Ils sont en général plus noirs de peau que les serveurs proprement dit, plus petits, les cous épais comme de taureau et les doigts noueux comme des racines. Ils n’ont pas été interviewés en même temps que nous, et leur salaire correspond au strict minimum légal, qui est la moitié du nôtre. Ce sont eux, bien entendu, qui se tapent le gros du boulot.

De temps en temps Juan Pablo nous laisse sortir du carré vivement éclairé et fumer une cigarette dans les coins de l’immeuble exposés au vide de la nuit et de la rue. Personne ne se rend compte que le décor est bidon, que les murs de ciment ne sont pas terminés, que des fils électriques passent entre nos pieds, que les tubes d’eau, de gaz et le système d’aération pendent du plafond. Ou bien si quelqu’un s’en rend compte, cela ne fait que rendre la soirée plus attrayante en ajoutant au bord du décor une zone improbable de risque.

Nos tables rondes desservent chacune quinze à vingt guests. Elles sont dressées avec goût : porcelaine de Limoges ou du Kentucky, cristal de Sèvres et coutellerie allemande. On m’appelle à la rescousse pour ouvrir des bouteilles de champagne et servir une table. La bouteille entourée comme il convient d’une serviette, je sers d’abord un homme de soixante ans, grisonnant, très aimable. « L’avantage, c’est que vous connaissez le produit, » me dit-il dans un français rendu plus charmant par le fait qu’il ne cherche pas à déguiser son accent. L’homme est vêtu comme s’il était le chef de famille dans Godfather ou Dinasty. Et à la droite de l’homme se tient une très vielle dame dans une chaise roulante, maigre comme un squelette, qui après m’avoir demandé de mettre mon oreille à son niveau, sourit et dit, « muhm ! C’est bon…» Il me faut une seconde pour comprendre. Je leur sers un champagne Mumm.
-- Je vois que vous vous y connaissez, Madame. 
-- Ce serait malheureux, » répond la vieille en me regardant de ses yeux vivaces et intelligents. « J’ai vécu toute ma jeunesse en France et j’y ai encore une maison… »
-- Où cela, si je peux me permettre ? 
-- Sur la Côte d’Azur, au Cap Ferrat. »
Je travaille vraiment pour les riches. Et pourquoi pas ? Ce serait bien pire s’il fallait travailler pour les semi pauvres—ou les faux riches.

Quand les jeunes et les vieux, les minces et les gros ont mangé, bu et parlé à satiété, la soirée change, la foule s’éclaircit et tout se passe soudain comme si nous, les serveurs, devenions les maîtres des lieux. Juan Pablo les manoeuvre comme il l’entend. Il a décidé que notre équipe rentrerait avec du Merlot et se met de côté les meilleures bouteilles millésimées. Cela est justifié, d’ailleurs, car après minuit notre clientèle assoiffée s’intéresse à des alcools plus durs comme le Whisky, le Rhum, la Vodka et le Gin qui coulent à flots de nos becs en plastique. Nous sommes généreux avec nos clients, sachant que mieux on les servira et plus on les tiendra sur les dents. Certains sont si saouls qu’ils viennent tranquillement se tenir debout à côté de nous, baissent la tête et nous racontent leur misère.

Je ne me rappelle plus de son nom, appelons-la Martha, une de ces professionnelles boudinées dans son tailleur et à la paume moite s’adresse d’abord à l’oreille de Juan Pablo, qui la congédie comme on disperse une mouche. Puis elle se penche sur moi qui, prêt à me plonger tout entier dans ce nouveau monde et désireux d’apprendre n’importe quoi, à propos de n’importe qui, me montre plus patient. Elle fait partie de cette armée de cadres moyens qu’on nomme les work alcoholics parce que, pour un salaire légèrement supérieur au reste, ils font de leur mieux dans un domaine d’expertise, donnent des ordres et maintiennent la fourmilière en état de rapide progrès dimanche et fêtes incluses. Après une longue phrase sans ponctuation ni reprise de souffle, mais correcte grammaticalement, Martha s’avale une rasade de Long Island Ice Tea, un drink que je lui mélange avec Vodka, Cointreau, une triple dose de Rhum, du Curaçao et des citrons verts… de quoi asseoir un boeuf. Martha reprend alors sa plainte de très bas et se lamente comme Antigone au moment de descendre vivante dans la tombe. Ce serait tragique à pleurer si sa situation n’était pas caricaturale et idiote. Une femme qui devait être sur ses ergots deux heures auparavant, maintenant molle, veule, qui vous mangerait dans la main… Le rimmel se répand sur ses joues reluisantes pendant qu’elle se plaint.

Je n’arrive pas trop bien à comprendre, mais elle ne se plaint de personne d’autre qu’elle-même. C’est elle, le problème, elle admet. « I did this and I did that. Ils me laissent tous tombés comme une vieille chaussette parce que je suis laide… » Je fais une moue, comme pour dire « mais non, enfin… » N’empêche que je retire ma main aussitôt après lui avoir mis une petite tape amicale sur l’épaule, qui se serait peut-être éternisée, si elle était plus jolie. « Mais si, of course, it’s me. C’est à cause de moi et personne d ‘autre.» Elle se débraille, se déboutonne l’âme devant un étranger, c’est facile et pour ainsi dire ni vu ni connu. Je ne suis pas payé pour ça mais, que voulez-vous, puisque ça lui fait du bien. Les Américains sont ainsi, directes, francs quant à leur vie privée, incroyablement plus modestes que les Français—je parle en général. Martha énumère ses manquements amoureux, les inconvénients d’être dans son corps, ses maladresses congénitales, les faillites retentissantes de sa vie privée inexistante (si au moins elles étaient retentissantes, justement, ce serait déjà ça !)… Quand elle me colle de si près que sa tête va pour se reposer sur mon épaule, je la renvoie gentiment et en évitant de trop froisser son moi ramolli, à Juan Pablo, pile des glaçons et me prépare une Piña Colada bien fraîche. Il fait soif dans l’air qui est chaud et lent à remuer autour de nos membres fourbus. Remarquez encore une fois que si, à cette heure avancée, Juan Pablo, moi et les autres serveurs, sommes encore aux petits soins avec nos clients, ce n’est pas afin d’en obtenir quoique ce soit de matériel. La soirée est au compte de la compagnie et nous n’attendons pas de pourboire. Mais, n’est-ce pas, je peux à mon tour être franc, on profite toujours au moins spirituellement de la faiblesse des autres.

Plus tard le système électrique surcharge et on se retrouve tous dans le noir cinq longues minutes. On perçoit la rue dix étages plus bas. Aussitôt des ampoules éblouissantes se baladent au-dessus de nos têtes. Il vaut mieux ne pas s’agiter, il y a des trous dans la structure et pas de garde-fou plus rassurant qu’un ruban de plastique rouge sur les bords de l’étage.

Cela me rappelle le décor de la discothèque partant en morceaux dans le film de Tati, Playtime, mon favori quand je fréquentais les salles Art et Essai en France. Les serveurs parisiens apportent la carpe flambée à un couple de touristes scandinaves, puis le même poisson à un couple américain, enfin de nouveau la carpe avec une rasade nouvelle d’alcool et les mêmes amendes recyclées à deux Brésiliens qui n’y voient goutte. Les gens ne mangent rien parce qu’il n’y a rien à manger. Les cuisines sont vides et pas encore terminées de construire. Et cependant aussi longtemps qu’ils croient que les serveurs sont aux petits soins, ça marche. Les clients se sentent bien. Ils ont l’impression de sortir repus de la meilleure table.  Et de fait, même ceux qui, comme Martha, étaient saouls à tomber par terre, c’est bien de nos courbettes et un dernier semblant de décorum, dont ils se pourléchaient les babines et se repaissaient. Car aussitôt que la lumière revient, tous décident d’un commun accord que l’orgie est finie. Ça suffit. On n’y croit plus, à votre soirée. Ils se lèvent de table. La vieille dame et l’homme dignes rentrent chez eux dans leur banlieue résidentielle. Non sans, au passage, me repasser discrètement un billet de $5. La vieille dame m’attire à elle, me serre le coude très fort, et me chuchote dans l’oreille : « Good luck to you, young man. Bonne chance dans votre nouvelle existence ! »

Oui, c’est bien, l’argent rentre peu à peu.

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5 mai 2010

Première Classe


Je laisse de côté l’unique tour du campus toute couverte et comme mangée de graffiti à sa base, et, passé le poste de garde, me dirige vers l’intérieur du grillage où se trouvent les trailers, qui sont comme des roulottes mais sans essieux et sans roues. 

Le gravier crisse sous ma semelle, et sous les talons aiguille et les bottines. Je monte le petit escalier de métal qui résonne sous la multitude de pas. J’ai d’abord du mal à me retrouver dans le réseau de couloirs en plastic, les plafonds bas en polystyrène grisâtre, le sol de carpette industrielle défraîchie qui relie les classes dans le plus pur désordre.

J’ai beau dire : « sorry… excuse-me, sorry ! » et pousser les unes et les autres du coude—doucement, mais assez pour qu’on me toise, se rebiffe, me demande d’attendre mon tour comme tout le monde, qu’est-ce qu’il se croit, celui-là ? et finalement s’écarte devant mon allure de prof.—, il m’est difficile d’avancer dans la foule de femmes qui se pressent pour manger des hot dogs avec de la moutarde et du ketchup, des cacahuètes salées ou des sucreries, et boire des sodas devant les distributeurs automatiques et les échangeurs de monnaie.

Je remarque que tout ce système ne bénéficie d’aucune lumière naturelle. Pas de fenêtre dans les classes, une espèce de vasistas fermé au plafond du trailer, la vitre poussiéreuse et grillagée et, au-dessus d’une machines à air conditionné qui ronronne par intermittence, une lucarne au verre grumeleux. On se croirait dans une station spatiale de film Science Fiction série B.

Je n’aurai donc pas droit au repos visuel habituel, pas de  point de fuite où poser mon regard au milieu des démonstrations. Et pour eux (ou plutôt, pour elles), mes élèves, pas question de lever la tête entre les paragraphes et de rêvasser comme on divague au gré des nuages. Ce n’est pas une affaire, je me dis, de manque de conception critique du côté des architectes responsables. Y a-t-il un responsable de quoi que ce soit au niveau zéro des trailers? C’est sans doute qu’on n’aura pas voulu, pas cru nécessaire qu’elles se délassent la cervelle quand elles pensent, si jamais—car penser, n’en déplaise à certains, c’est bien se délasser la cervelle.

Elles sont là quand finalement j’entre au bon numéro. Cela fait trois semaines qu’elles sont là, à attendre, puis à ne plus attendre le remplaçant qu’on leur a promis. Beaucoup sont assises en rangs serrées, leurs corps voluptueux coincés dans les chaises dures avec reposoir, accoudoir ou écritoire étriqué. D’autres se tiennent debout et me tournent le dos, tout en continuant de s’empiffrer, d’ouvrir les cannettes en faisant un grand pfutt ! et de s’essuyer la moutarde, les petits oignons et le ketchup qui leur coulent au coin des lèvres. Trois semaines de mauvaises habitudes, cela va être difficile à corriger. On ne peut pas dire que mon apparition discrète (et on aurait pu aller s’imaginer, tant attendue), interrompe en rien les conversations, les cris, les gloussements et les rires. Il y en a bien quelques unes qui se retournent instinctivement pour me détailler en faisant la moue, contempler mes chaussures et mes pantalons repassés. On tend le cou, devant. Mais c’est aussitôt pour reprendre les gesticulations et me tourner le dos avec plus de détermination.

On n’en a rien à foutre, nous, de l’Université de New York, semblent me dire les épaules rondes et brunes ostensiblement tournées de côté. C’est de la foutaise, ton université, ajoutent les avant-bras café au lait, les dos métissés grassouillets et qui perlent de sueur (elle n’a pas l’air de marcher, en fait, la machine à air conditionnée qui fait pourtant un bruit de tracteur). On est venu et on reviendra plus, insiste le poil dru des cuisses cacao pressées l’une contre l’autre et exposées sans retenue hors de collants blancs aux proportions herculéennes. Tu parles d’un remplaçant ! D’où est-ce qu’on nous le sort, celui-là ? Tu nous la fais pas, avec ta petite gueule d’étranger qui tombe des nues, me dit le cuivré des cous graciles couverts de fausses perles d’albâtre. Si tu crois qu’on s’est réveillé à l’aube, qu’on a laissé les mômes brayer à la crèche payante et dit goodbye au boyfriend jaloux pour écouter un remplaçant de dernière minute qui met trois semaines pour venir, répètent les échancrures avenantes (encore hâlées, au goût salé, j’imagine, par les derniers bains qu’on prit dans les tropiques, et où pendent des diamants de conte de fées), tu te mets le doigt dans l’œil, et jusqu’au coude. C’est pour toucher l’aide fédérale aux étudiant(e)s, et l’appui de la ville aux mères de famille qui étudient, et l’assurance maladie minimum qui vient de l’Etat de NY quand on fait l’effort de s’intégrer, point à la ligne.

Sans compter les jolies tailles cambrées dans le dépit et l’orgueil blessé des toutes nouvelles immigrées au visage Aztèque, Maya ou Inca, si tôt déçues par l’allure de débâcle postcoloniale, le pénible laisser-faire post-impérial que prend leur seconde vie ; ni oublier les aisselles ambrées chaleureuses, odorantes (je suppose) et dépilées de près pour plaire à l’homme vraiment homme qui passerait par là, s’il en reste, et dés à présent récalcitrantes, coites et fermées comme des huîtres sur leur joyau solitaire, parce que maltraitées, sous-traitées (pas traitées du tout) par un maître lointain et indifférent. Tu peux aller te rhabiller, blanc-bec, semblent conclure une fois pour toutes le dos des nuques ébènes (celles-ci natives, nées sur place et made in USA) aussi rébarbatives que musclées.

On dirait un bocal rempli de trop de poissons, et où il n’y aurait pas de place pour un poisson de plus, même de taille infime—en tout cas, pas un petit requin comme moi. La salive de l’angoisse me nettoie la bouche. Debout derrière la planche de formica branlante qui est sensée me servir de bureau, je reste pantois, les bras ballants, les jambes molles, un creux de déprime comme un abîme dans l’estomac. Qu’est-ce que je vais raconter à cette masse de matière réfractaire pendant plus de trois mois?

Je pourrais ne rien leur raconter du tout. On pourrait se contempler dans le blanc des yeux et se regarder de la tête aux pieds en chien de faïence chaque matin quatre fois la semaine pendant une heure et quinze minutes. Ou bien, au contraire, ne pas se regarder du tout, s’éviter, se frôler en silence. Elles à leurs attroupements devant les distributeurs et ayant tout le temps de se donner du bochinche à cœur joie—remarquez que je ne me moque pas d’elles, le commérage étant une passion dans plus d’un langage. Moi à mon journal, mon magazine, pourquoi pas un roman sur la planche de formica branlante ? Et comme tout le monde serait content, personne n’irait rien dire aux hauts responsables dans la tour.

Que je sache, personne ne contrôlait personne dans les trailers. Je n’avais rencontré aucun coordinateur du English Department qui m’employait et qui se trouvait, avec son Chair, tous ses coordinateurs et sa centaine de professeurs, installé plus confortablement au quinzième étage de la tour. Bien sûr, c’est dans la tour que les cours universitaires proprement dit avaient lieu ; et dans les trailers les cours d’anglais, comment dire, de rattrapage, l’anglais comme seconde langue. Maintenant, pourquoi est-ce que les made in USA avaient-elles été jetées pêle-mêle avec des immigrées pour prendre des cours d’anglais de seconde langue ? Je laisse chacun interpréter ça à sa façon. C’était n’importe quoi, en effet, l’Université de New York. Même pas quelqu’un qui vous fasse signer à l’arrivée de façon à vérifier quand et si vous vous étiez bien présenté au boulot. D’habitude, je trouvais que les choses étaient plutôt bien organisées aux Etats-Unis. Il faut croire que ça dépendait où.

Un enseignant plus aguerri aurait simplement commencé par une présentation générale, qui prend toujours un temps infini : comment je m’appelle, et quel est mon but quand je me réveille pour être à huit heures proprette, assise, crayon et gomme non pas sur l’écritoire étroit, mais à l’intérieur d’un sac qui est resté fermé pendant trois semaines (sauf pour sortir le rimmel, les pommades et les bonbons). Vu le nombre de mes interlocutrices, à ma place l’enseignant de profession aurait opté pour diviser et conquérir, les mettre en groupe, et lui virevolter, passer de groupe en groupe et se contenter de jeter son bois dans le feu nourri de la discussion.

Mais je sentais que mon groupe était trop divers, indompté et chaotique pour les grouper en vue d’un projet cérébral sédentaire ou académique quelconque. Les grouper ! Elles étaient à piétiner, s’attraper, se cajoler, roucouler, rire de tout, y compris de moi.  A moins d’un coup de main, voilà. On veut bien faire. C’est plus fort que soi, on ne peut pas laisser les choses aller à vau-l’eau… Je me suis dis que j’allais attraper le taureau par les cornes, et qu’on aviserait.

« Pourquoi voulez-vous apprendre plus d’anglais ? I mean, je veux dire, mieux écrire l’anglais ? » 

Je m’étais repris car le parler, la moitié le parlait sans doute mieux que moi. Le problème avait lieu devant le vide inquiétant de la page, cette sacrée page qui filtre, tamise et nous sépare irréductiblement les uns des autres.

« Qu’est-ce qu’il a dit ? Que pasa ? He said something ? Le remplaçant aura dit quelque chose? » On se tournait, se questionnait, mais pas pour longtemps. Déjà le brouhaha emplissait la boîte de métal résonnante comme un tambour. La pièce était saturée de bruit. Or j’ai toujours trouvé que pour se faire entendre il faut une zone de silence, que les mots se détachent sur du silence. Sinon, on n’entend rien.

« Oui, je répète », criai-je après m’être raclé la gorge. « Why more English ? Who cares for more written English? Pourquoi l’écrire mieux, après tout? Qui a besoin de l’anglais, uptown? »

On trouvait mes questions bizarres, gênantes et abruptes. A moi-même ma propre voix me venait lointaine et détachée. On se regardait en se disant que j’étais off.  La moue de dédain d’un groupe de métisses très foncées, très en chair et hautaines—portant chacune le même chignon très haut perché—exprimait un franc mépris pour cet énergumène qui non seulement arrivait trois semaines en retard mais en plus ne savait pas de quoi il parlait.

« Est-ce que vous parlez l’anglais, je persistai, quand vous vous présentez à la bodega, uptown ? »
« No… » dirent une ou deux voix.
« Et quand vous montez dans une de ces limousines noires—qui entre nous est plus spacieuse, plus commode, et moins chère que le taxi jaune downtown—est-ce qu’il est préférable de parler l’anglais et pas plutôt l’espagnol, ou tenez, un dialecte mélangé de français ? »

Cela en bouchait un coin à celles que j’appellerai les English-only, celles qui, je le devinais, ne parlaient qu’anglais. Et j’impressionnais les Latina, qui sont toujours, et comme par définition, intéressées par l’homme européen, l’homme blanc, disons les choses. Car si le grand rêve de l’Américaine est bien, selon le cliché, de faire une fois au moins l’amour avec un Français, celui d’une Latina consisterait plutôt dans celui de s’en faire aimer, et ceci qu’il soit jeune ou vieux, afin d’avoir des enfants qui soient plus blancs qu’elle. Oh ! Je sais, c’est affreux à dire et on préfère ne pas le dire ou se boucher les oreilles, mais c’est ainsi. C’est l’expérience sur le terrain qui me le dicte. Attention ! Je ne prétends pas que toutes les femmes de cette classe voulaient me sauter dessus pour m’engendrer sur le champ une descendance ; mais je les titillais à l’endroit sensible.

« Quand vous remplissez les feuilles d’impôt c’est en espagnol, et quand vous avez besoin d’un avocat pour une dispute quelconque… »
« Je vois, profé, vous allez dire, uptown… » Celle qui m’interrompait était au deuxième rang, très jeune, pas plus de dix-sept ans, fausse blonde, des yeux éperdument bleus, la peau blanche. C’est seulement à ses traits qu’on pouvait dire qu’elle ne l’était pas.
« Comment vous appelez-vous, » lui demandais-je finalement.
« Corinne… C’est comment la France, profé ? »
« Vous me demandez, Corinne, c’est comment d’aspect ? »
« Les femmes sont très élégantes ? »
« Et les hommes aussi. » La noire sa voisine avait parlé. Elle se leva de tout son haut, et elle était grande et forte, celle-là… Une femme à vue d’œil dans les quarante cinq ans et qui avait dû être très belle, car un rayon de soleil traversant malgré tout la lucarne derrière elle laissait voir sous la transparence de sa blouse le galbe de ses formes généreuses…
« Votre nom, s’il vous plait ? »
« Jasmine. »
« Ok, Jasmine, comment êtes-vous au courant de ce que les hommes portent en France ? »
« Well, je vous vois… »
La plupart se mirent à rire. D’un rire qui ne m’était pas défavorable.  Je n’ai rien contre jouer le pitre. Mais y a fool et fool.

« You see, teach’, reprit Jasmine, vous comprenez, teacher, dans mon cas, c’est nouveau l’université, alors quand je vois ce bordel ! »
« Nous sommes dans le même cas, Jasmine », dis-je. Mes yeux firent le tour du trailer et j’ajoutai une moue de dégoût presque aussi terrible que celui de la grappe au chignon. Le rire fut général. Mais je ne pouvais me permettre de le laisser dégénérer. J’ajoutai aussitôt : « Quand je ne travaillais pas dans une université aussi importante on ne laissait pas les choses aller nul part ainsi. »

On me regardait avec un certain aplomb. Une jeunette qui n’avait rien suivi au développement se leva, enfonça les doigts dans la poche de ses blue-jeans délavés hyper serrés et me demanda, en toute innocence : « Juste un coke teach’ ? Je reviens dans une seconde ! »

Les bras m’en retombèrent. Une du premier rang, une de ces grosses mamma que je croyais déjà tenir sous le charme se leva et dans un coup de reins ironique qui fit tressaillir la gelée de ses mamelles plus qu’à moitié visibles hors de l’échancrure, me dit: « Vous m’excuserez, Sir, si j’ai pas amené le textbook, cette-fois-ci. Non seulement j’ai payé soixante dollars pour rien mais en plus je me le suis trimballé, votre textbook de m… sorry… et il pèse une tonne ! »

Elle s’assura de l’effet sur moi de son avant-scène, et de l’effet que cet effet avait sur les autres. Je ne pouvais pas ne pas regarder. A quoi bon jouer les modèles de professionnalisme et d’intégrité? Les modèles sont fatigués, ça ne marche plus de nos jours. Je n’avais d’ailleurs rien à répondre qui fasse le poids devant une telle quantité de vie. Les mots sont plus frêles et plus légers que l’écume, la moindre vague les emporte ; et puis, devant un parterre de femmes, il vous faudra bien un jour courber l’échine et avouer que vous aimez LA femme, non ? 

« C’est plutôt donc nous qui doivent vous aider, then, profé… » dit Corinne avec un bon sourire sympathique qui me réveilla de ma torpeur.
« Peut-être… Peut-être pourriez-vous répondre à ma question. »
« Which one, sir ? » Je ne voyais pas le visage de celle-là, cachée parmi celles qu’il me faudrait du temps avant d’identifier.
« La question de votre anglais. En quoi requiert-il une intervention de choc ? Qu’est-ce qu’il a, votre anglais, qui ne va pas ? Vous me paraissez vous exprimer très bien.»
« Merci », répondit Corinne avec une courbette mimée depuis la place où elle se tenait, au deuxième rang. « Mais moi je suis venu ici pour devenir professionnelle, pas pour marner derrière une machine. »
« Une machine à quoi, si c’est okay de vous le demander ? »
« Machine à crocheter des draps… »
« Downtown ? »
« 36th street et 7th Avenue, Sir », répondit Corinne.
« Le Garment District ? »
« Yes, Sir, seamstress we are… blue collar », dit Norma, la voisine à droite de Corinne, une forte indienne qui me parut sortir tout droit d’un documentaire ethnologique : pommettes saillantes, visage plat, les nattes noires comme du charbon, les yeux en amande exprimant le calme obtus de la haute pampa andéenne. Dès qu’elle ouvrait la bouche, pourtant, cette Norma s’exprimait dans un anglais comparable à celui d’une Américaine. Faut extrêmement se méfier des apparences, dans ce pays.
« Blue collar, dites vous ?  Vous voulez dire, par opposition à col blanc ? »
«Yes, Sir, we are blue… » 
« Oui, nous sommes bleues », et à la fois, « Oui, nous avons le blues! » De la part de Norma un jeu de mot évident dont, sur le coup, elle ne se rendit pas compte. Le rire fut universel et je n’y échappais pas.
J’entendis des sacs à main s’ouvrir. Deux femmes modestes qui se tenaient presque sous moi vu que pour m’adresser à celles de derrière il me fallait les surplomber, ouvrirent leur sac dans un déclic multiple. Des doigts, des mains disparurent dans les sacs.  Justinia Bonneaventure et Gertrude Alcanflores, et une troisième voisine dont je ne me souviens plus du nom, parlèrent en même temps :
« Nous voulons un diplôme, Sir… »
« Juste un diplôme, comme vous avez vous-même en poche, Sir… »   
« Pas de diplôme, pas d’argent. »
«Donc pas d’anglais, pas d’argent », dis-je en riant.

Conception platement matérialiste de l’acquisition du langage, eut-on commenté à la Sorbonne. Et pourquoi pas ?

Je pouvais voir du coin de l’œil que les English-only n’étaient pas à l’aise. Elles grimaçaient, sentant confusément qu’on prenait leur culture, comme qui dirait, par-dessus la jambe. C’est donc là que je me mis à questionner les Spanish-only presque méchamment, au risque de voir chavirer mon bateau alors qu’il entrait calmement au port.

« C’est pour ça qu’il faut que dans les prochaines semaines nous résolvions votre problème une par une… Avez-vous chacune un morceau de papier et un stylo… »

Elles se regardèrent comme si je leur demandais de sauter toutes nues du George Washington Bridge. 

« Crayon rouge ou bleu is okay, Sir ? » demanda une English-only.
« Of course ! »  Et je me ravisai : « Non, c’est pas okay, venez avec un stylo qui écrive en bleu nuit ou en noir… Ceci n’est pas une classe de dessin ! »
« Bleu nuit, Sir ? »
« Yes.»

Je m’adressai alors aux Spanish-only de devant. Il conviendrait d’ailleurs de nuancer ces distinctions, qui sont loin d’être étanches, chacune contrôlant l’anglais dont elle avait eu jusque là besoin. Ça, c’est anthropologique.
« Et cela fait combien de temps, Norma, que vous vivez ici, si c’est pas indiscret de vous le demander ? »
« Dix-huit ans, profé…  et regardez, j’ai pas avancé d’un pouce… »
« Moi c’est dix-neuf… »
« Moi treize… »
« Mais je ne vois toujours pas où est votre problème de communication… »
« Je me suis présentée cinq fois au AWT, cinq fois recalée sans raison. »
« Non, dis-je, raison, il doit y en avoir une. C’est très logique, le AWT (Active Writing Test)… Ils veulent savoir si vous êtes intégrée, américanisée… si vous pensez comme eux…»
« Eux ? »
« Qui eux ? »

J’avais trouvé dans ma boîte aux lettres un mémo du coordinateur de ma section décrivant le test. On attendait des élèves « qu’ils sachent, dans un esprit de collégialité, discuter des problèmes actuels en utilisant des informations précises et vérifiables. »
« Vous êtes là pour nous montrer, teach’… »
« Bien d’accord, c’est pour ça que j’aimerais que vous vous présentiez la prochaine fois, je parle à toutes ici, avec un stylo… »
« All of us, dites-vous, teach’? »
« Crayon rouge is ok, teach’? »
« Je veux dire, dis-je en m’adressant exclusivement aux Latina, c’est une affaire personnelle, après tout, jusqu’à quel point vous voulez répondre à leur attente… »
« Leur ? Who are them, teach’? »
« Peut-être que vous ne voulez pas vous américaniser du tout, vous voulez continuer à vivre dans une bulle et penser Dia de la Madre et Salsa et Merengue… »
« How do you know that, profé ? » demanda Corinne avec un sourire de coin. Je tenais à regagner un peu du terrain perdu avec les English-only.
« Peut-être que vous êtes venue ici par nécessité ? » Des mentons dirent que oui. « Et l’idée même de commencer à apprendre leur anglais vous ennuie, pire, vous déprime… Vous n’allez pas dans les soirées où on ne dance pas, où on ne fait que boire des bières tièdes et se tenir debout pour discuter, discuter, discuter sans fin... »

Les jeunes Latina rirent sous cape. Où va-t-il comme ça ? Quand est-ce qu’il va s’arrêter ? se demandaient les locales. C’est alors que je me laissais entraîner par ma propre rhétorique.
« S’il ne tenait qu’à vous, vous retourneriez volontiers dans votre île, auprès de votre maman… »
« But, of course, Sir, dit un chorus— ¡Mamacita!... tengo una casa alla… bella, grande… Je l’ai faite construire pour elle…»
« Yo tambien, avec deux salles-de bains et un garage et mon chulo il dit qu’il va construire une piscine avec eau potable ! »

Devant, ce fut une explosion. Les English-only restaient consternées.

« Le problème, dis-je en pensant redresser la barre, c’est que vos enfants, ils ne veulent pour rien au monde revenir dans l’île. Ils préfèrent l’Amérique. Ils préfèrent l’anglais du Hip-hop, du Rap, du Heavy-metal ou bien du Grunge. Même la Country Music, tenez, plutôt que la Salsa compliquée et, reconnaissez-le, formelle et apprêtée de vos aïeux… »
« Man, you know some, teach’! »   C’était Jasmine, au fond.
« How about Reggae, Sir ? »

Ce fut une nouvelle explosion, mais cette fois secouant exclusivement la masse du fond.
Je venais de  lire dans le New York Times un article sur les Dominicains qui vont et viennent entre New York et l’île, en apparence une double vie de rêve. Seule vexation, et elle était de taille, c’est que leurs enfants, ils ne voulaient pas entendre parler de l’espagnol, car apprendre en espagnol dans les écoles publiques de New York, cela voulait dire voie de garage, sinon voie sans issue. Cela sentait sa Special Ed..

Mentionner cette contradiction intime, particulière aux Latina, et l’exposer aux yeux des locales comme un sous-vêtement sale, c’était méchant, je devais reconnaître. Devant, on me regardait renfrognée, hargneuse et manifestant le désir de se venger sur mes problèmes à moi aussitôt que l’occasion se présenterait.

Je fis retraite. « Ce que je veux dire, c’est que vous n’avez pas le choix, il faut bien vous acclimater et vous atteler à la tâche, puisque vous ne pouvez pas retourner…  à part quelques jours en vacances, bien sûr. D’ailleurs, si vous me permettez une remarque philosophique, il n’y a pas de retour, une fois qu’on est parti(e). On ne repasse jamais deux fois devant le même fleuve, comme disait Héraclite.»
« Hein ? »
« Elles ne peuvent pas retourner, teach’ ? » On relevait la tête, au fond. Une réparation était en cours, le tort à leur endroit en train de se voir redressé.
« Why would they want to go back, anyway? Qu’est-ce qu’elles ont là-bas qu’on n’a pas ici ? Tell us, man !»
« C’est le contraire, elles ont rien là-bas, teach’…  Moi je viens de Porto Rico et je sais, celles qui viennent ici c’est parce qu’elles ont nada, mais vraiment nada chez elles… »

Un peu comme Ulysse manœuvrant non sans difficulté entre Charybde et Scylla, maintenant il me fallait redresser la barre côté opposé, et vite trouver l’équilibre. Je décidai de les  confronter toutes à la fois :
« Vous êtes dans cette classe parce que vous n’avez pas passé le test qui donne accès à l’université proprement dite.»
« Coûte que coûte, yeah !  Je passerai avec votre aide, teach’»
« Yes, Sir, c’est important, Sir… »
« A moi il m’a manqué qu’un point, profé... un petit point, nada mas.»
On moins on me savait gré d’aller droit au fond des choses. 
« On est des retardées, Sir, c’est pour ça qu’ils nous ont mises au rancart… »
« Vous n’êtes pas au rancart, ni… » On m’interrompit et je ne forçai pas la voix, car dans mon fors intérieur je savais bien qu’elles avaient été mises sur une voie de garage, exactement l’équivalent de la Special Ed. pour leurs enfants. Pas une mauvaise manœuvre de la part de l’Etat de New York, qui leur ouvrait grandes les portes de son université magnanime, et les parquait dans le vestibule comme des réfugiés.   
« On est où, alors, c’est quoi cette caravane qui n’avance pas ?… » 
« In remedial, man… »
« En salle d’attente… »
« Et vous êtes le médecin, profé… » C’était Corinne qui me tendait la perche.
« Médecin des âmes, oui, Mademoiselle… »
Je me baissai très bas en mimant le geste de baiser la main à une femme ainsi que je me souvenais que les hommes d’une certaine classe faisaient jadis dans mon pays. On trouva cela charmant et pittoresque, vieux jeu peut-être, mais pas méchant. Au moins uptown, ce n’était pas comme dans ces lieux prestigieux  downtown, où les étudiantes m’auraient conspué pour les avoir manipulées de façon si paternaliste, si condescendante.

Je regardai ma montre, dix minutes avant l’heure, et fis signe que c’était fini. On fut surprise de voir que le remplaçant était aussi cavalier avec les horaires qu’avec les élèves, et on me rappela que les professeurs étaient sensés prendre note des absentes et dûment consigner les présentes. Je promis de le faire le lendemain. On s’écarta tandis que je sautai par-dessus les jambes entrouvertes, le nylon des jupons qui brillaient par en dessous et les décolletés qui m’avaient tant médusé au début.
Mes collègues s’étant allégés de leur fardeau encore plus en avance que moi, il y avait foule dans les corridors.

Prof. Delapeña, Chair du English Department—l’homme qui, sans rien justifier ou excuser, m’avait interviewé pour le job trois semaines après le début des classes—, m’avait prévenu qu’étant donné la faille administrative dans laquelle j’étais tombé, le bureau du registrar prendrait plusieurs semaines avant d’établir qui appartenait officiellement à mon cours. Entre temps les élèves pouvaient venir avec une cousine ou une voisine, jouer les sérieuses durant les cinq premières semaines du semestre.

Je m’étais permis de lui demander : « Mais pourquoi viennent-elles, surtout quand manque le prof.? »
« Il faut qu’elles fassent acte de présence », m’avait-il répondu. « Supposez qu’un remplaçant se présente et les note absentes dans son livre de présence… Vous verrez, une fois qu’elle auront touché le pécule qui leur correspond, dans une semaine ou deux ça va chuter fort, vous perdrez un tiers, sinon la moitié de vos effectifs. Ne prenez pas ça personnellement, ce ne sera pas de votre faute. »

Jouer les fanfarons et provoquer tous azimuts était donc parfaitement adapté à la situation puisqu’en fait, on ne m’avait pas donné une classe mais une sorte de public de curieux. Un peu comme celui qui venait entendre les boniments de l’avaleur de feu dans une foire.

5 mai 2010

Sans Spécialité





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J’avais fait un peu n’importe quoi aux Etats-Unis. Comme toujours, je travaillais très peu, donnant quelques heures la semaine de conversation en français à des gens d’un standing suffisant pour être friands de n’importe quoi qui leur arriva d’outre atlantique, et en particulier qui provienne de ce petit pays où on a l’air de si bien boire et manger, et parler de l’art d’autrefois lors d’interminables repas—petit pays qui, jadis, fut un empire, et qui maintenant reste très fier de son passé, et à juste titre, car c’est un grand passé. Mais il y a beaucoup d’élèves de langue qui ne se rendent simplement pas compte de quel voyage il s’agit quand on plante sa tente dans une seconde langue, et pas pour y passer le week-end. On ne dit pas quelques mots choisis pour leur exotisme dans une langue étrangère. C’est une mer à boire… Combien de balbutiements, de retours en enfance, et ce sentiment d’insuffisance devant chaque phrase qu’il faut traverser à la nage, par ses propres moyens. Vous êtes vraiment seul dans une langue étrangère. Beaucoup restent sur la berge ou abandonnent…

Donc, pour ajouter au gagne-pain, je me suis trouvé des temp jobs et j’ai traduit des négociations de business sans intérêt avec les pays francophones. Et c’est seulement après des années d’émigration à remonter le courant, que j’ai mis pour ainsi dire la tête hors de l’eau et me suis rappelé qu’il fut un temps où je lisais de gros livres, que j’avais dans un tiroir la copie d’une Maîtrise de Philosophie (qui n’avait pas servi à grand-chose), que j’avais même enseigné dans ma première vie en France des choses plus ou moins en rapport avec ladite Maîtrise (avant que l’Education Nationale ne se décide à ne plus m’embaucher), et je me suis   mis à envoyer mon vague résumé un peu partout dans New York.  Rien à voir avec la philosophie : au début, on me demanda de remplacer  celui qui lisait le journal devant deux ou trois vieilles personnes pour le compte d’une association d’entraide au fin fond de Brooklyn ; ou bien de reprendre le groupe d’enfants légèrement handicapés à une maîtresse d’Histoire qui était tombée enceinte et dont c’était le neuvième mois… Mais contre toute attente, un jour quelqu’un m’a appelé d’urgence et je me suis dégoté un job plus ou moins équivalent à votre professeur auxiliaire d’université.

Sauf qu’ici il ne s’agissait pas non plus de philosophie. Il fallait enseigner ESL (English as a Second Language), l’anglais comme seconde langue dans un community college situé dans le South Bronx. Enseigner à d’autres étrangers moins avancés ou seulement moins diplômés…

C’est là que je rencontre Prof. Delapeña, sur un campus de petite taille et à la réputation médiocre, mais appartenant au puissant réseau de CUNY.  Il était le Chair, le patron du English Department.

C’est lui qui, trois semaines après le début des classes, a dû sortir mon résumé du tas, faire la moue, hausser les épaules, puis jurer quelque chose d’affreux en espagnol— avant de me téléphoner. Cet appel m’est comme tombé du ciel. Sud du Bronx ou pas, un boulot à la City University of New York !

Comme je le questionnais sur où, quand, « Pas la peine de vous expliquer. Vous comprendrez, » me dit-il. « Venez demain, vous vous rendrez mieux compte…»


2

Huit heures moins cinq du matin. Il faisait encore (ou déjà) une forte chaleur alors que je m’approchais du haut building de ciment où l’interview aurait lieu. Un soleil brutal tapait sur les toits de métal des trailers (sorte de caravanes mais sans essieu et sans roue) disposés en réseaux autour du building. Le tout était entouré des hauts grillages habituels et de quelques postes de garde.

C’était donc ça, la City University dans le Sud du Bronx ? Je précise car cette même école avait des bâtiments de grand style ailleurs dans la ville. A l’intérieur du grillage, devant et entre les roulottes les étudiantes faisaient crisser le gravier sous leurs chaussures à hauts talons, les fines bottines et les souliers de soldat. Elles s’interpellaient, se houspillaient, ou bien roucoulaient, épaule contre épaule et bras dessus bras dessous. Je dis « elles » car la grande majorité était des femmes, et de tous les âges. On courait sans gêne vers les trailers, montait les quelques marches de métal en faisant le plus de bruit possible, et quand on était (ou se sentait encore) jeune, en dodelinant outrageusement des fesses et en soulevant la jupe.

Ce n’était pas la même population à l’extérieur du grillage. Autour de moi des familles noires extra larges déambulaient, oui, flânaient en clignant des yeux sur un trottoir trois fois plus vaste que celui du Boulevard Magenta. Chez les garçons, baskets délacées, pantalons qui pendent entre les jambes et laissent voir la raie des fesses; les filles sont habillées de couleurs vives, ou bien à la militaire, en uniforme camouflage, avec des rubans multicolores dans les nattes... Les hommes devaient être encore au lit (ou pas encore couchés), tandis que les mères avaient eu tendance à laisser leur mère faire le boulot, de sorte que parmi ces noires se remarquaient surtout des grand-mères et leurs petits-enfants. 

Or tout ce beau monde ne marchait pas, mais sautillait plutôt au rythme des écouteurs enfoncés profond dans les oreilles. Où va-t-on de si bon pied ? A la plage ?

Alors que j’avançais d’un pas prudent, les odeurs sortant des poubelles débordantes au coin de la 179th Street et le Grand Concourse ajoutaient à la fièvre du jour naissant. Il y avait aussi des jeunes, de très jeunes et de moins jeunes ; de beaucoup moins jeunes Latina habillées comme pour une sortie (ou un retour) de fête, avec des décolletés extravagants et des shorts mini et fendus aux bons endroits. Et puis, surplombant la populace, venait la tête d’un jeune Africain élégant, qui, filiforme et hautain, sortait de la foule et, je crois bien, me regardait. Pourquoi moi ? Est-ce que je lui rappelais quelqu’un ?

A moi, il m’en rappelait plus d’un : tous les copains noirs que j’avais laissés sur la route lors des passages difficiles à l’école primaire, puis secondaire. Peut-être parlait-il créole. Et, en plus, un français presque aussi châtié que le mien. Sans compter un anglais non moins efficace. Sauf que lui n’avait pas les diplômes, ou pas les papiers, ou ni les uns ni les autres, et que c’est moi qui serais bientôt payé pour lui enseigner l’anglais correct. Celui qui vous passe aux tests.

Il baissa ostensiblement son crâne rasé pour me dévisager de près. Son corps maigre se planta ferme et me barra directement accès à la porte de métal et de plastic branlante du building. Qui, qu’est-ce qui lui donnait cette autorité, à ce mec?  Je regardai cette porte grattée, raturée par mille écorchures d’ongles anxieux, mécontents d’avoir à passer par là et pressés d’en finir. Comme on n’arrêtait pas de l’ouvrir et de la fermer à toutes volées, exactement comme les portes de saloon dans les films de cowboys, elle jetait des reflets qui m’aveuglaient.

Disons-le franchement, j’avais plutôt l’air d’un con, d’être ainsi dévisagé, jaugé, mesuré par ce passant—peut-être un futur élève. Mais le moment ne dura pas. Aussitôt la flanelle de ses pantalons repassés flotta comme un drapeau défait et bâtit la retraite ; et dans son regard piteux je vis ce que ce noir avait compris : je n’entrais pas dans sa juridiction, il n’avait aucune autorité sur moi. Je ne venais pas du neighborhood, je venais de downtown, Manhattan, le centre de toute dispensation. 

Que je vienne, en fait, de Brooklyn, ne changeait rien au fait que je venais de downtown, par rapport à lui. Je n’étais pas dans le South Bronx pour y vivre, comme lui, mais pour y tirer mon épingle du jeu. Donc, j’entrai aussi (et déjà rendu moi-même nerveux, pressé et hargneux) par la porte à deux battants, montrai ma lettre au garde, passai le tourniquet et me présentai devant les ascenseurs, lents et remplis comme des wagons de métro à l’heure de pointe.

J’allais au quinzième étage. Il y en avait vingt-trois.  Serré comme un hareng saur dans ma veste inadaptée, mon front se couvrit immédiatement de grosses gouttes de transpiration que j’épongeai avec le dos de mes manches… Se confirmait ma première impression de cette public university, décidément le parent pauvre ici de l’éducation dite supérieure. Le néon pendouillait à l’intérieur de l’ascenseur ; on avait forcé les boutons et tordu les manettes ; la moindre surface de nickel, de formica et de faux bois avait depuis longtemps été abandonnée à la colère collective.

Les jeunes et les moins jeunes qui m’entouraient étaient à peu près les mêmes que ceux à qui j’avais tenté d’enseigner le b a ba de l’écriture deux heures la semaine au compte d’un grand syndicat du textile dans Queens. Les mêmes mères seules avec enfants que j’avais forcées à courber la nuque sur la page aride après une journée de plus de dix heures passée comme vendeuse, colporteuse, caissière de supermarché ou mécanicienne à la machine.  Le même noir qui te tire une gueule de trois kilomètres quand tu lui demandes de sortir un stylo qui marche et du papier qui ne fasse pas partie de l’emballage des hamburgers chez McDonald's. La même Mexicaine, Colombienne ou Panaméenne qui te sourit béate une fois assise en classe, laisse la dentelle lui découvrir la jambe, et semble attendre tout de toi. Mais avec en plus ici une population à peine sortie des lycées de New York (si elle y est jamais entrée), bruyante, éhontée, bref, le cauchemar ambulant qu’on évite quand on a du métier et refile aux temporaires. Comment, pourquoi sont-ils acceptés à l’université ? Ils se procurent peu ou prou l’équivalent d’un diplôme de fin d’études secondaires et poussent la porte, voilà tout. Cela s’appelle « open door policy », la politique de la porte ouverte, et cela s’applique à tout l’Etat de New York.

S’il vous plait, n’allez donc plus jamais colporter l’idée que l’Amérique n’est pas sociale, qu’elle manque de générosité envers les familles nombreuses de pauvres immigrants qui y pullulent!

D’un côté cette générosité est une aubaine pour les gens sans spécialité comme moi, et de l’autre, je me dis que si l’interview qui m’attend au quinzième étage risque de m’ouvrir l’avenir, ce ne sera pas celui des promotions irrésistibles. Rien à voir avec votre version coutumière du rêve américain. J’aurai encore du chemin à parcourir.

J’entre dans le English Department. C’est un cube sans la moindre fenêtre. L’énorme secrétaire à la peau acajou et aux yeux saillants me dévisage d’un air de me demander ce que je fous là, c’est pas ma place, je ne vois donc pas la foule de gens qui travaillent, eux, se coudoient et se poussent devant les boîtes à lettres parce qu’ils manquent de place.  Je gêne.

Elle se ravise quand elle se rend compte que j’ai rendez-vous avec le patron. En bougonnant elle me dit de m’asseoir et d’attendre. Qu’il y a une chaise à côté d’elle de son côté de l’espèce de comptoir couvert de mémos, de classeurs et de brochures qui nous sépare. Sous-entendu, comme ça, elle m’aura à l’œil. Une fois assis, je remarque que sous mes chaussures de cuir de marque italienne (la seule paire qui me reste de ma vie d’autrefois), c’est le même sol de linoléum lavable noir avec des traînées rouges et blanches que dans les hôpitaux publics et les postes de police de la ville. Pas que j’aie fréquenté plus que ça les postes de police de New York, où j’ai eu plutôt tendance à me tenir à carreaux, mais vous comprenez ce que je veux dire.

A un bout de la salle, la grappe de gens enjoués et qui palabrent gaiement devant les quelques boîtes à lettres portant leur nom et leur titre, ce sont les full-timers, les Ph.D’s (docteurs es lettres) aux publications copieuses, multiples et variées autant que spécialisées. Au contraire, la multitude nerveuse qui se presse devant une centaine de boîtes anonymes, ce sont les interchangeables, les adjuncts sans titre, sans raison d’être et sans bureau attitré. Différence marquée des comportements : les uns échangent propos flatteurs et plaisanteries ; les autres ne se connaissent pas.

Moi qui pensais qu’on m’attendait d’urgence, voilà que je poirote à côté des bourrelets de la secrétaire, qui ronchonne au-dessus de son carnet de chiffres, se chuchote des ordres à elle-même en espagnol : « Esta bien… ¡Hazlo !… ¿Como no ? » et me lance des clins d’œil réprobateurs.

La façon qu’elle me scan de côté, ce n’est pas le moment de me plaindre du temps perdu. Le patron est occupé : on l’entend vociférer au téléphone derrière sa porte fermée. Sur le foyer donnent des portes hermétiquement closes, toutes avec Ph.D. ceci et Ph.D. cela écrits dessus en lettres dorées. Etouffées et incompréhensibles, les gueulades de Prof. Roberto Delapeña, Ph.D., Chair, font comme un écho triste dans le foyer du Department maintenant vide. 

Elle a raison, la secrétaire. Qu’est-ce que je fous là ? Je pourrais repartir, il en est encore temps. Elle ne me tient pas entre ses boudins de doigts, que je sache. Je n’ai pas tant besoin que ça de promotion. Certes, travailler pour la City University veut dire assurance maladie, journée-maladie, dentiste, accès aux gym des divers campus et quelques heures de prep payées. Plus la quasi certitude (vu le nombre exponentiel d’élèves qui poussent la porte ouverte) d’être réembauché le semestre suivant si je ne commets pas de bévue. Mais si c’est pour qu’on me traite comme de la…

Il me reste un vieux fond de fierté, après tout.



3

Mais je n’ai pas le temps de finir cette pensée… Delapeña est sorti en coup de vent et il est là, de tout son haut debout devant moi, grand sourire professionnel, penché en avant et la main tendue. En me levant je m’aperçois qu’il m’arrive aux aisselles—alors qu’on ne peut pas dire que je sois grand, je suis de taille moyenne. Ses jambes, la taille de ses épaules sont celles d’un préadolescent arrêté dans la croissance. Mais ceci est  directement contredit par le cheveu blanc qui pousse sur son petit crâne, et par le frisé et le touffu du poil sel et poivre qui sort de l’échancrure de son T-shirt, et correspond bien à un homme dans la cinquantaine. Tandis que je passe à côté de lui et qu’il me laisse le précéder vers l’intérieur obscur, son attitude change :
« So, it’s you ? » dit-il à mi-voix, presque en chuchotant.
« Well, yes… it’s me. »
Je ne suis pas sûr de ce qu’il veut dire, mais c’est comme s’il m’attendait, et personne d’autre. Comme si on se connaissait avant de se connaître. Il arbore un sourire de profonde connivence, me montre une de ces chaises étroites et dures où les élèves placent crayons et gomme sur un petit reposoir. Je m’assois en face de son bureau outrageusement encombré de livres, de brochures et d’une liasse de papiers jusqu’au plafond. Il laisse derrière lui la porte ouverte et, sans varier d’une nuance le sourire qui fend son visage, me fait remarquer que mon diplôme ne vaut pas le papier sur lequel il est imprimé, et ce, ni de ce côté ni de l’autre de l’Atlantique, et qu’en plus je manque affreusement d’expérience et de spécialisation. Puis, sans me laisser prendre mon élan pour répondre, il affirme que, par contre, son résumé à lui contient un taux, une dose de spécialisation inégalée, vu qu’en fait, malgré les apparences (c'est-à-dire sa présence dans ce campus de bas de gamme) son domaine de prédilection à lui, ses titres universitaires et ses publications à lui le destinent, l’ont toujours destiné au haut de gamme en matière de critical skills (disons, habileté critique).
« Moi aussi, je peux penser », dit-il en mettant une main à plat sur sa poitrine.

Je me demandai, et qui sont les autres ? Est-ce la nature philosophique de mon diplôme qui le gratte ainsi ? Il ajoute que si besoin en était encore de prouver qu’il pouvait penser après tous les articles qu’il avait publiés dans des revues de réputation internationale, à elle seule sa thèse sur la littérature décadente paneuropéenne soutenue à Binghampton, NY, avec la mention cum laude en serait la preuve.

Je ne pose aucune question sur la profondeur de son étude. Ni non plus ne questionne le lien de cause à effet qu’il affirme exister entre penser et être passé par Binghampton, NY. Engoncé dans ma chaise, la veste Daniel Hechter faisant des plis et me tenant terriblement chaud dans cet air pauvrement conditionné, je me vois dire « yes… yes », ou bien « ok, of course » durant le reste de l’interview, qui dure bien plus longtemps que prévu.

Qu’il dirige pourtant tambour battant, harcelant Preciosa, la secrétaire, à propos de tel ou tel adjunct qui sera foutu à la porte s’il continue, lui rappelant de ne pas oublier un seul des papiers me concernant, sinon c’est le bordel. Et sans s’excuser le moins du monde, il interrompt son monologue et beugle dans le téléphone des ordres incohérents, puis s’adresse complaisamment au full-timer qui s’aventure encore dans le foyer maintenant vide et cogne à sa porte.

Entre deux il m’indique l’épaisseur de papiers à signer que la secrétaire diligente pose devant moi.  Après qu’il m’ait suggérer de sauter la lecture des notes écrites minuscules en bas de page, et de me contenter de signer de mes initiales « everything ! », nous nous mettons à feuilleter rageusement la liasse. Cela détend l’atmosphère. J’ai à peine le temps de connaître mon sort—combien d’heures de prep et si j’irai au dentiste ; et est-ce que mon diplôme philosophique est accepté et reconnu comme valable une bonne fois pour toutes.

Delapeña vient de me refiler neuf heures de classe, soit le maximum autorisé pour un auxiliaire. D’habitude, on confie autant d’heures aux temporaires qui ont fait leurs preuves. Cela n’est peut-être pas une promotion sociale notable, mais ça représente déjà une amélioration substantielle de mes revenus.

Or je sens que Delapeña n’est pas sans enregistrer ma surprise, ni sans attendre, implicitement, ma reconnaissance.

Preciosa et Delapeña s’échangent quelques remarques par-dessus ma tête en espagnol—que je ne me cache pas de comprendre quand il est simple et direct, un bon point pour moi—à propos de mes aspects européens. « Ce sont les traits du visage qui ne trompent pas. Avec algo del futbalista… un je-ne-sais-quoi du footballeur de Marseille », dit Delapeña en me reluquant les jambes. Une bonne idée aussi, le jogging… Comme quoi, j’ai encore l’air jeune vu mon âge…

Il ajoute : « Jean Gabin après la guerre…» de l’air de celui qui sait faire mouche.

Non seulement l’attitude de Preciosa a changé, mais elle m’entoure de toute la sympathie et compassion possible. Elle me souhaite bonne chance dans ma nouvelle carrière, sinon ma nouvelle manière d’être.

Comment savaient-ils mon âge ? J’avais pensé qu’il était nécessaire de l’indiquer sur le résumé.

Mais attention, Delapeña brandissait une page d’un papier de très pauvre qualité, et qui paraissait fine et inconsistante contre la lumière blafarde parvenant à traverser le carreau bleu sale de sa petite fenêtre opaque dans un coin. L’université publique ne pourrait-elle pas faire un effort, pensai-je, même si c’est uptown, et au moins nettoyer la lucarne d’un Chair de Department!

J’eus honte de lui avoir envoyé la pâle copie de mes hauts faits universitaires de jadis sur un tel papier bon marché, alors que d’autres envoyaient du glossy plein de fioritures. Delapeña se contenta de lire dans un français tout à fait compréhensible les mots « Maîtrise es lettres, de Philosophie, mention assez bien, université de Rouen… Pourquoi pas à la Sorbonne ? »
« Regardez un peu plus bas, en bas de page… »
Il regarda la page toujours maintenue à distance comme s’il s’agissait d’un chiffon puant.
« Sorbonne, you’re right. Deux années de recyclage à Paris IV… »
« Recycling ? »
« Well, you know… »
« They recycled you at the Sorbonne? »  Il étouffa un pouffement de rire.

On recycle les ordures, ici. Et donc, Delapeña avait beau avoir très bien prononcé, il ne comprenait pas.

Je n’essayai pas de clarifier les choses, à quoi bon puisque le recyclage n’avait servi à rien.   

« Pas tripette, je vous ai dit ! Nada, nothing ! Je devrais vous faire jeter à la porte par les gardes en bas. Cette copie d’une copie est une honte, un affront. Il faut que demain l’administration française attitrée nous fasse parvenir l’original de votre diplôme sur papier timbré authentique, enveloppe scellée et cachetée. Demain, vous entendez, Eric ? Pas après demain, demain ! Et, en attendant, s’ils attaquent,  là-haut, nous vous défendrons.  Nous dirons que nous avons jugé adjunct Eric Chimski totally qualified étant donnés nos besoins départementaux.»

Je compris que l’étage au-dessus administrait les choses ici-bas et que par « nous » Delapeña entendait surtout lui-même. L’emploi de mon prénom me clouait sur place. Et j’avais au creux de l’estomac ce vieux sentiment de vide et de fatigue à devoir encore dépendre d’une administration française. On a raison de dire que la naissance est un destin. Vous pouvez bien partir et mettre des milliers kilomètres et autant de miles entre eux et vous, ils vous rattraperont et ils vous colleront aux baskets comme du chewing-gum.

L’administration en France mettra trois mois pour répondre et le semestre sera terminé. Jusqu’à présent quand on m’embauchait on se contentait d’accepter la copie de copie sans y regarder puisque de toute façon mon diplôme n’avait rien à voir avec enseigner l’anglais comme première ou comme seconde langue point à la ligne. Mais ici, c’était l’Université de New York, il fallait que les papiers aient l’air de quelque chose.

Ses yeux de chien battu derrière des lunettes en écailles qui lui dévoraient le visage restaient dirigés vers le ciel comme dans une supplique, et une sorte de contorsion tordait son petit corps. Delapeña était, non pas assis dans la chaise en faux cuir, celle-ci grande et souple et montée sur des roulettes, mais couché, allongé comme chez le médecin dans un mécanisme à leviers et manettes qui tournait et faisait des révolutions. De temps en temps il arrêtait le mouvement, me regardait, d’un air de dire, Bon, alors, maintenant tu comprends, Eric, je suis la bonne nouvelle que tu attendais. C’est moi le bon Samaritain.

Puis il repassait à l’attaque, et avec une agressivité qui me surprit. C’est ainsi que j’appris le sort du traducteur de Baudrille.
« Il était là, dans votre siège, Philippe Azkhenazy ! A me demander du boulot à moi, le Chair Latino d’un petit département d’anglais situé dans le sud moisi du Bronx ! »

Et comme il voyait que, si Baudrille m’était connu, le nom du traducteur me laissait pantois : « L’homme qui traduit Baudrille en Amérique, merde !… Vous connaissez rien, en plus ! Look here, j’ai sa traduction de Seduction, son bouquin le plus fameux, celui qui a créé downtown toute une école de suiveurs…» Et il sortit un mince volume qu’il se mit à agiter avec une rancœur extraordinaire. En me rapprochant je vis que des paragraphes entiers y étaient soulignés, raturés, couverts d’un jaune de feutre épais. Il lui aurait arraché les pages à ce pauvre livre, s’il avait pu le faire sans paraître tout à fait ridicule.
« Ils venaient de le foutre à la porte du Graduate Center (école de niveau du doctorat ). Parce qu’on se fait foutre aussi à la porte downtown, ne vous imaginez pas le contraire, Eric ! »

Je ne m’imaginais rien. Il n’était pas question de laisser Delapeña entendre que si j’avais étudié Baudrille, d’ailleurs sérieusement, comme tout ce que j’avais étudié autrefois, je n’étais pas au courant de son dernier livre et n’en éprouvais aucun manque.

« C’est vite fait une gaffe », dit-il en se rapprochant sur ses roulettes et en me fixant durement comme s’il s’agissait d’une erreur commise par moi. « Comme downtown la moindre élève est une diva qui croit pouvoir interpréter Sophocle en termes féministes sans connaître un mot de grec, lui, le Philippe Azkhenazy, il a dû vouloir la remettre à sa place avec cette arrogance française bien connue—et je ne parle pas d’un juif français de parents russes, une catégorie à part ! Il a dû marcher sur les platebandes d’une bien branchée, et patatras. Alors forcément, le mec, il se dit, la City University Uptown, c’est du tout cuit, j’irai m’y reposer et soigner mes blessures. Nous nous mettrons à plat ventre devant lui et lui lècherons les pieds pour ses exploits dans la traduction du charabia de Baudrille. »

Puis soudain : « Vous, Eric, vous croyez que c’est ce qu’on fait, uptown, de nous mettre à plat ventre devant le premier venu qui nous arrive courbaturé, transi, meurtri de downtown ? »
« Hein ? » Je balbutiai que non, forcément, et me sentis rougir.
« Y a rien là-dedans, c’est nul, c’est vide, une merde ! » Il continuait à me regarder comme si j’étais responsable du livre. « Sauf, bien sûr, pour ce nombrilisme français qui consiste à affirmer des choses paradoxales sans rien prouver, sans nommer ses sources, comme si tout cela venait de soi, alors que c’est du pur plagiat. Si nos élèves faisaient comme Philippe Azkhenazy et son maître Baudrille, et se contentaient de bailler aux corneilles, ils se feraient non seulement refoutre aux tests, mais en plus citer devant nos comités disciplinaires… D’ailleurs ils s’y étalent à peu près tous, aux tests, mais ça, c’est une autre affaire, nous en reparlerons plus tard. »




4

Peut-être était-il temps de me lever et de repartir, l’objectif de l’interview ayant été atteint.  Mais je n’en fis rien, n’y ayant pas été convié et le regard de Delapeña en face de moi redoublant d’intensité avant qu’il ne se lève et aille sans raison décelable fermer la porte de son bureau :
« Et vous savez, vous, pourquoi Baudrille, ils en font tout un plat downtown, des gorges chaudes, à croire qu’il n’y a que lui et ses suiveurs qui pensent encore ?  Je parle de ceux qui font des choux gras à le répéter, l’annoter, le plagier, le décortiquer, vous le dé-cons-trui-re à toutes les sauces. Des carrières de trois kilomètres, des salaires de six chiffres… Vous savez pourquoi ? »
« No, dis-je simplement. I don’t know. »
« Parce qu’ils ont jamais dépassé leur complexe de penseurs anglo-saxon médiocres envers les intellectuels français—ça vient de loin, ça. Ils croient encore avoir affaire avec la France du Grand Siècle, avec Versailles et les Frères Lebrun et le Roi Soleil. Avec Laplace, Lavoisier et Condorcet. Ça leur vient de leur sentiment d’infériorité—justifié, entre nous—envers la pensée française des grandes époques. Ils oublient seulement que c’est fini, ces grandes époques, et c’est pas Baudrille qui va les ressusciter ! »

Ma foi, il n’avait pas tort. Ok, sure, d’accord, j’acquiesçai du menton. Donc, désormais, il était entendu que le fait d’avoir eu affaire avec ce qui proviendrait de la France dans l’ordre de la pensée qui pensa penser autrefois avait son bon côté.
« Nous, au contraire, nous ne devons rien aux concepts étriqués des Français d’aujourd’hui parce que nous sommes New Yorkais, my good sir, et qui plus est, homosexuels, Latino, et fiers de l’être ! »
« Sure. Of course.» Pas le moment de contredire.
Il me regarda froidement : « Pourquoi dites-vous ‘oui… oui’ comme un benêt ? Alors que vous n’avez pas la moindre notion de ce dont je parle. Faut être né portoricain, s’être battu à sang pour son île, pour  comprendre ça—alors pourquoi  dites-vous ‘sure’ ? Me refilez pas de pommade ! » Et il insista, comme si je n’avais pas compris la première fois : «  Tu sais pas qu’est ce que ça veut dire d’être un Portoricain, no sabes la fierté que ça représente, le point d’honneur, la douleur ¡en el corazon, hombre ! Je dois rien aux Yankees, pas ça (il se passa l’ongle sur le devant des dents bruyamment) ! C’est pas maintenant que je vais devoir quelque chose à un Français ! »

Je me tus, attendant que l’orage passe. « Et quant à être homosexuel, Eric, tu peux sans doute pas comprendre ça non plus, que ça transcende de loin tout le reste. C’est quelque chose de nouveau, un raz de marée, une lame de fond, mieux qu’un mouvement politique, un lifestyle, Eric, quelque chose dont n’ont pas le moindre morceau de bout de début de trognon de notion ni Baudrille ni son traducteur de mes deux… »

Je souris ouvertement, et hasardai : « Et lui avez-vous donné le job, finalement ? »
« Je lui ai dit ce que j’aurais dû vous dire à vous dès le début, d’aller se faire foutre. »

Je fis un effort pour absorber toute l’étendue de sa vulgarité sans sourciller.

«  Il était exagérément qualifié (overqualified), n’avait aucune expérience avec notre population de seconde langue. En parler en termes misérabilistes et la faire parler, Monsieur, cette population, sont deux choses très différentes. » Il était manifestement heureux de son bon mot. « Tu parles que je vais nous ajouter un jean-foutre pareil, peut pas tenir deux heures la semaine devant dix/douze élèves passé(e)s au peigne fin. Quatre-vingt dix, cent, cent dix mille dollars par an à leur injecter des idées qui viennent d’un qui a copié quelqu’un d’autre qui en a entendu un troisième pérorer dans un amphithéâtre de la Sorbonne lors d’un été lointain de cours intensifs en France ! [Ici l’homme chavira sur ses pieds, tituba, comme saoulé par son propre lyrisme.] Attendez-vous à des choses plus coriaces ici, Eric. Pas question de répéter des pleurnicheries compliquées. A la trique ! I tell you ! A la queue leu leu… Quarante cinq femelles par classe. Nos trailers, c’est pas le séminaire en haut d’un gratte-ciel de verre fumé… C’est quelque chose comme, tenez, l’éducation des masses à l’ère postindustrielle. Un joli titre, ma foi.»

Il ricana dans sa barbe proprette comme celle d’un maître d’école dans mon enfance.

Il n’avait certes pas tort quant à ce qu’il appelait les « suiveurs américains. »  On se créait downtown des situations mirobolantes, on vivait entouré d’un public jeune et passionné grâce à la rediffusion d’analyses cinglantes, la plupart du temps empruntées à des Allemands et des Français montés droit au ciel pour avoir dénoncé le traitement intolérable des exploités de la terre au dix-neuvième siècle.

Plus récemment, Baudrille n'avait-il pas basé son irrésistible ascension médiatique sur un examen sans fard des « futures injustices devant le digital » et des « prochaines disparités douces à l’ère du global, » autrement dit, me semblait-il, sur un époussetage de concepts nés à l’époque des colonies pour soulager la mauvaise conscience de plus d’un ?

Mais l’universitaire est un croquemort, par vocation. Il construit sa carrière sur le dos de quelqu’un qui sut mieux vivre et penser que lui. Il n’est pas le seul, remarquez, à profiter des miettes qui tombent de la bouche des autres, morts ou vivants. Delapeña n’en faisait-il pas de même ? Qui allait-il répétant, dans ses publications internationales critiques?

J’avais rencontré cette modestie de l’intellectuel américain concernant les idées qui ont mis des siècles à mûrir dans l’ancien monde, et je la trouvais admirable. Bon, les intellectuels américains sont des professionnels, ils ne prétendent pas penser. Ils se contentent de commenter la pensée des autres, et ils le font bien. Quant à copier, autant savoir s’y prendre. La position de Delapeña me paraissait vide. Je ne comprenais pas son argument contre Baudrille, s’il en avait un. Et puis ce nouveau style, cet homo nouveau… Pourquoi le crier sur les toits, qu’il était homosexuel ? N’était-ce pas assez clair dans le nombre de bagues qu’il portait à ses petits doigts ? Dans les pendentifs et les cristaux enfoncés entre les poils de son poitrail ? Dans les anneaux plantés dans chacune de ses oreilles ?...

Je restai étonné, le détaillant mieux : son T-shirt orange vif, ses espadrilles d’étudiant en vacances, ses pantalons de grosse toile roulée aux chevilles comme font les futurs artistes quand ils ne sont pas assez riches pour se payer la bonne taille… Le tout franchement contredit par le soigné de ses ongles et de sa barbe, la marque fameuse de ses lunettes en écailles, les pierres précieuses authentiques de ses pendentifs...

J’imagine qu’il se demanda si je connaissais quelque chose à quelque chose, y compris dans ma langue originelle, car il eut cette mimique de quelqu’un qui vient de trouver de quoi vous faire perdre une bonne fois le confort que vous croyiez acquis. Sautant du coq et l’âne, il entonna les fameux vers de Verlaine dans une intonation et un accent français presque parfaits :

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone


Puis il ajouta malicieusement : « Comment traduisez-vous ceci, Eric Chimski ? »

Je devais donc bien satisfaire à certains critères, ceux définis par les intérêts personnels de Delapeña.  La tâche me paraissait impossible autant qu’inutile, mais je ne pouvais pas avoir l’air d’un idiot complet.

Je pris deux secondes avant de répondre, néanmoins. Verlaine tombait comme un cheveu sur la soupe. Rien de commun entre l’atmosphère funèbre de l’automne de Verlaine, et ce jeune et vigoureux et même expansif mois de septembre qui s’échauffait quinze étages plus bas. 

Ce fut assez pour que Delapeña saute sur l’occasion de montrer son savoir: «The sobs », balbutia-t-il. « The tears falling from the violins of autumn hurt my heart as I yearn… c’est bizarre en anglais. »
« Oui, dis-je. Ça ne marche pas. »
Il encaissa. Me considéra. J’avais bien fait de prendre mon temps pour traduire.

Si l’interview devait durer aussi longtemps, j’aurais au moins voulu qu’il m’explique ce qu’il attendait de moi dans le domaine de l’apprentissage de l’anglais comme seconde langue à deux fois quarante cinq femmes quatre fois la semaine pendant une heure et quinze minutes ; mais de cela il ne fut pas question. Pas non plus question des raisons pour lesquelles il n’avait pas trouvé de remplaçant pour le full-timer qui s’était désisté le matin de la rentrée des classes. Il devait pourtant y en avoir dans New York, de ces émigrants diplômés capables de remplacer n’importe quel spécialiste au pied levé.

Quand j’amenai finalement Delapeña à parler du fait pédagogiquement scandaleux qu’environ quatre-vingt-dix étudiantes couraient les ruelles et les champs de débris du South Bronx, y cueillant des pâquerettes depuis trois semaines, il se contenta de répondre : « Un full-timer, vous savez… »

On aurait dit qu’il s’agissait d’un noble d’ancien régime.

« Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse si ça le démange de changer son emploi du temps le jour du début des classes ?  Même moi, yes Sir, même moi je n’y peux rien. Si je disais rien que ça (de nouveau il se passa l’ongle du pouce sur les dents de devant), le syndicat réveillerait le Dean et le Vice-President (et, de nouveau, il contempla le plafond), qui me feraient ravaler ma salive—et, en plus, me négligeraient, moi, quand vient le moment des faveurs. Dont, qui sait, vous pourriez bien avoir besoin un jour, Eric…»

Il exhiba son sourire le plus réussi jusqu’ici dans le genre narquois.

Tandis que nous nous levions (lui le premier), du ton que prend le maître avec son élève favori, il me fit savoir que je devrais désormais ne plus confondre les gens qui travaillent dans le ESL, et lui, Doctor Delapeña, Ph.D. en Littérature Comparée.
« Ils travaillent avec la partie gauche de leur cerveau, tandis que nous, nous travaillons avec la partie droite, la créative. C’est vrai de tous les gens du livre…»
Nous ? pensai-je. J’en fais donc partie…
«  Pas la même race, no es la misma sangre qui nous traverse les veines, Eric. Je sais qu’en ce qui vous concerne, ESL n’est pas un choix, c’est une nécessité. On vous trouvera mieux d’ici peu… »
On ?  Croyait-il vraiment toutes ces platitudes ? Les pensait-il? Ou bien cela faisait-il partie de l'interview, histoire de vérifier mes réactions ?

A sa montre énorme, parmi la multitude de cadrans je vis qu’une heure et quart, toute une session de classe, avait passé ainsi en palabres.

« L’original, hein, Eric, n’oubliez pas l’original, ils se sont rendus compte que des Professors Emeritus archi-publiés…etc, n’avaient pas obtenu leur Ph.D. à Santiago du Chili, pas du tout, ni à l’université coloniale de Mogadishu. Alors ils descendent et nous tombent dessus, ils veulent l’original, punto final… »

Lorsqu’il vit une peur sourde monter en moi à l’évocation de ce ils, il ajouta : « Au cas où l’original ne serait pas produit à temps, alors là, naturellement, je ne garantis rien… »


5

Contre toute attente, l’administration française me fit parvenir pour ainsi dire par retour du courrier l’original de mon diplôme, qui alla ancrer mon dossier alors naissant au bureau du personnel dans la tour.

Raconter comment fonctionnèrent mes classes au niveau zéro des trailers relève d’une autre histoire, à laquelle m’atteler peut-être un jour. Dans celle-ci qu’on me permette seulement d’ajouter que je ne fis pas de gaffe grosse comme moi. En tout cas rien qui s’ébruita assez pour atteindre les responsables au quinzième étage.  J’appris mon métier sur le tas. Même dans les espèces de roulottes, même à quarante-cinq élèves à la fois, ESL n’était certainement pas pire qu’enseigner Descartes dans des lycées remplis à craquer de futures secrétaires sans emploi se demandant pourquoi il leur fallait apprendre à penser la cause et l’effet d’il y a cinq siècles, comme celles que j’avais confrontées entre deux montagnes de suie près de Roubaix et Tourcoing…  Avec les émigrants c’est différent. A tort ou à raison, ils ont l’espoir. Ils veulent apprendre à remonter le courant comme les autres. Entre émigrants, on peut toujours se raconter nos histoires, les difficultés de notre émigration, les victoires. Cela repose de la grammaire de l’anglais et des confessions pleines d’analyses critiques que donne à lire le textbook assigné à ce genre de classe, multiculturel et super cool, c’est à dire rempli de réflexions  intéressantes venues d’émigrants plus chanceux, mieux préparés, élèves ou enseignants à Yale, Princeton, ou seulement downtown.

J’évitai Delapeña autant que possible pendant plusieurs semestres. Ce qui fut justement possible tant que, n’ayant pas à me présenter aux meetings, ni à lui demander de faveur, je restai un adjunct. Ce fut une autre paire de manches lorsque je me retrouvai promu à mon tour full-timer et que s’ouvrit devant moi  la perspective d’une carrière. Là, il me fallut vite apprendre à négocier, amadouer, éviter les rafales de vent et remonter la tête en satisfaisant jusqu’à un certain point aux critères et aux injonctions de Delapeña. Jusqu’à un certain point. Je n’ai jamais accepté ses invitations à nous rencontrer en dehors du travail.

Grand bien m’en fasse. J’ai appris à me défendre et rendre coup pour coup au lieu de rester bouche bée.

Et pas seulement en face de lui. Delapeña n’était pas le pire de tous ceux qui siégeaient derrière, autour et au dessus. Au moins avec lui, c’est vrai que, dans une certaine mesure, on pouvait penser.

5 mai 2010

Les Etudes Superieures

Le Grace Building c’est ce majestueux gratte-ciel épais à la base mais allant diminuant dans une courbe rapide à mesure qu’il monte haut dans le ciel. Sa surface en miroir, qui est croisillée de ciment blanc, change sans cesse.  En se tenant debout dans le vent au milieu de la foule éparse et tranquille qui l’entoure, en se tenant à ses pieds on voit les nuages passer à grande vitesse dans une direction opposée à celle qu’ils ont en réalité dans le ciel.

Bien qu’on soit midtown, il y a une large esplanade en face du Grace Building, un espace de retrait et de répit au milieu de la cohue et du bruit de la 42nd Street. Et aussitôt qu’on est à l’intérieur, le tapage disparaît, comme s’il n’était plus qu’un mauvais souvenir. Soft noise, suintement silencieux des ascenseurs rapides où respirent des personnes faisant un travail considérable, et surtout bien rémunéré et rationnel—c’est l’impression qu’ils donnent dans leur tenue de travail stylisée. On tombe sur des détails dans les ascenseurs. Je vois des gourmettes, des Rolex et de petits diamants aux cous et sur les poignets bronzés. Se remarque que les gens ne geignent pas en se dandinant, ne se crient pas pour se parler les uns aux autres. Personne n’a d’écouteurs dans les oreilles qui font un bruit de crécelle…

Comme on apprécie la courtoisie anglo-saxonne après une journée passée dans des zones plus sauvages de la ville !

Quoiqu’il en soit, à l’arrivée le quarante quatrième étage fait tout de suite moins cossu et moins chouette. Carpette industrielle, panneaux de feutre gris couverts d’une anarchie de papiers, images et étiquettes.  Etudes de Doctorat ou pas, on est dans la public education. Sans doute que le propriétaire du building et les sponsors de l’école se sont entendus avec la ville de New York, l’Etat de New York et le gouvernement du pays, de sorte que les uns dégrèvent une taxe aux autres. Encore faut-il que l’endroit soit convenablement administré.  Il semble l’être. Je marche sur une carpette, certes industrielle, mais fraîche, et je m’assois dans un fauteuil de velours simple mais adapté au corps humain.

Par la porte entrouverte j’aperçois un angle de la vitre panoramique, un salon de classe charmant, avec une longue table de séminaire oblongue, de bois massif couleur tabac, et une vue imprenable sur un canyon, comme on les appelle, une de ces chutes vertigineuses entre les hauts buildings.

Ça doit être beau le soir, quand le soleil bourdonnant d’hélicoptères se couche vermeille du côté du New Jersey et se voit reflété, démultiplié par les murailles de verre… Les classes offertes par cette école ne peuvent pas être ennuyeuses.

Professor Henry Messerlink m’attend sur le pas de sa porte. Pantalons de gros velours râpé aux genoux, chaussures Oxford assouplies comme des chaussons, il se courbe vers moi et me tend une main amicale. Il est grand et un peu maigre, le visage osseux mais débonnaire. Son regard respire l’intelligence et un désordre de cheveux blancs danse sur sa tête.

En effet, au lieu de vous surchauffer, ici le système de chauffage crée une légère brise entre les bureaux. Une fois à l’intérieur de celui du Professor, je m’enfonce dans un autre de ces fauteuils agréables. Il y a une carpette plus épaisse et d’un joli mauve foncé sous mes pieds. Le mur de vitre fumée qui va du sol au plafond donne sur la chute de la rue. On entend étouffé le tintamarre du trafic tout en bas.

Poliment mais fermement, Messerlink me dit d’entrée que mes credits (u.v.) obtenus à la Faculté de Rouen ne valent pas grand-chose dans son department. Quand il me voit déçu, il sort la tête d’entre les piles de papiers qui jonchent son bureau et m’explique que je n’ai aucune raison de me presser. Au contraire, je devrais prendre mon temps, choisir les cours et accumuler les soixante credits qu’il m’inflige en me promenant.

S’il m’accepte c’est après avoir lu les pages que je lui ai faxées de mon vieux mémoire de Maîtrise sur Hegel. Pour la première fois de ma vie Hegel me sert à quelque chose.

Comme je lui dis que je m’inquiète pour mon âge, qui n’est plus celui de votre étudiant standard, il m’interrompt : «  Peut-être qu’en France revenir à l’université présenterait des difficultés, pas ici. Certains de vos collègues seront plus en âge que vous, vous verrez. Il n’y a pas d’âge pour ajouter les trois petites lettres Ph.D. à son nom. »

Pourquoi est-il si bienveillant à mon égard ?  Où est le catch, le prix à payer ? Sur les papiers à signer, je vois qu’il m’a même exonéré des tests de compétence en anglais et en math (!) qui d’ordinaire attendent au tournant le candidat. Je me fais l’effet d’un voyageur tombé depuis des années dans une jungle impénétrable et qui retrouve soudain la civilisation.   

Il prend mon mémoire en main et remarque qu’il lui rappelle le sien, ses jeunes années à Harvard, quand il avait vingt ans : « Et ce, non pas par le contenu mais par la manifestation d’une jeune intelligence en marche.»
« Oui, en marche, je réponds. Mais vers quoi ? Vers où ? Peut-être que je marchais à reculons…» Il sourit. « Exactement… Il est resté dans un tiroir depuis, mon essai, et il est mieux là, tout au fond. Il faut savoir se défaire de certaines choses, même les plus brillantes. »

Je médite là-dessus. Oui, il y a du vrai là-dedans. Peut-être que c'est ça mon problème. Malgré les apparences et ce grand voyage à l'autre bout de la terre, je n'ai pas bougé d'un centimètre, je suis resté collé à Hegel !

La question de l’argent est résolue favorablement étant donné que je ne débourserai pas un rond. En effet, vu que j’enseignais à titre d’auxiliaire sur un campus dans le South Bronx qui appartenait à la City University of New York,  j’avais droit de prendre gratuitement un nombre limités de credits par semestre. Soixante credits, cela prendra du temps, des années. Et alors ? me dis-je en serrant la main au Professor. Est-ce que je faisais quelque chose de plus intéressant avant de redevenir étudiant ?

Il était convenu que, histoire de prendre la température, je suivrais deux cours en auditeur libre durant ce qui restait du semestre.  Donc, je traîne un peu avant de remettre les papiers remplis et signés à la secrétaire. Sur les panneaux d’affichage ouverts aux étudiants les slogans et les appels à des meetings de solidarité et de résistance ne sont pas aussi frénétiques qu’ils l’étaient à Jussieu ou Vincennes, d’après mon souvenir. On y trouve partout les mots «  post » ceci, colonialisme cela, post-marxisme, trans-freudisme et ce que vous voudrez. A croire que notre époque vient après les évènements et quand tout a déjà été dit.

Néanmoins, je sens que je vais pouvoir de nouveau m’amuser.

Tandis que je déambule dans les couloirs et, le nez collé au froid de la vitre fumée, viens m’asseoir dans les salles pour mieux absorber le paysage urbain étonnant, je constate que les étudiants ici n’ont rien à voir avec les étudiants que j’ai uptown. Ils sont beaucoup moins nombreux, pour commencer.  Et puis, il n'y a pas de grosse de trois tonnes. Pas de Latino obscure de peau. Pas de gueularde. Quelques noir(e)s, mais pas les mêmes qu’uptown. Des immigrés surtout, d’Europe, d’Amérique du Sud, de Russie et de partout. Des jeunes et des moins jeunes discrets, s’excusant après chaque phrase, sachant tout, on dirait, et n’en disant rien, un peu maniérés…

………………………………………

Une semaine plus tard je retourne au Grace Building pour recevoir ma carte d’étudiant. Ça c’est quelque chose. Vous n’avez pas idée de ce que ça représente, cette carte d’étudiant, pour quelqu’un qui a vécu illégalement aux Etats-Unis pendant  six ans (je raconterai peut-être un jour comment j’ai obtenu la Carte Verte).

Etre étudiant c’est un état, une manière d’être. Vous êtes justifié de faire n’importe quoi, y compris ne rien faire. A l’exclusion de ma prime enfance, pendant le plus clair de ma vie, qui s’est d’abord passée en France, j’étais lycéen, puis étudiant. A l’heure de partir, cela faisait longtemps que je n’appartenais plus au cycle de recyclage à Paris IV, mais je ne travaillais pas pour autant, j’étudiais. J’étais sérieux, opiniâtre dans mes études ; sauf qu’étudier seul, sans but précis et à longueur d’année, et qui plus est, dans une chambre chez une girlfriend qui elle-même ne payait pas le loyer parce qu’elle vivait chez sa mère, ce n’était, vous reconnaîtrez, pas une solution.

Ce sera différent, maintenant. Muni de ma carte d’étudiant, je flânai dans la bibliothèque, occupant du 29ème au 35ème étages du gratte-ciel : toutes les littératures de l’univers étaient là, accessibles, à portée de main. L’organisation et le décor étaient extra modernes ; mais pas l’odeur âcre des vieux livres.  Pas les reliures imbibées de transpiration. Remplacés par leurs copies électroniques, bientôt ces livres seraient comme les reliques d’un monde ancien, des pièces de musées qu’on contemple derrière une vitrine. J’en reconnaissais certains de ces livres ; et c’était comme si je leur appartenais, ou l’inverse, ils étaient miens à cause des heures d’intense plaisir ou de terrible ennui que j’avais passé à les lire.

Cette fois, je sentis que j’allais prendre les auteurs à bras le corps. J’allais secouer les tomes célèbres et y trouver ma pointure…

………………………………….

Je la cherche encore. Non, comprenez-moi, c’était bien, on ne peut pas dire le contraire, le séminaire sur François Rabelais. Prof. Mary McPherson y déploya une documentation extraordinaire. Comme tout Français qui se respecte, j’avais lu Pantagruel et Gargantua au lycée et y avait trouvé beaucoup de plaisir. Exemplaires pour leur irrévérence, leur ouverture d’esprit et leur liberté de langage, ces deux livres constituaient à mes yeux  le cœur heureux de ma culture. Ce dont je serais toujours fier, quelle que soit mon opinion sur les Français d’aujourd’hui et aussi loin que se retire en moi mon identité française.

Mais de ces facéties outrées, de ces descriptions grotesques et de ce rire vilain et grossier qui renversait toutes les traditions chères à Rabelais, il fut à peine question. Les Libvres très Horrificques se dressaient sur la belle table oblongue couleur tabac ; mais ils restaient là inertes, asphyxiés et comme enterrés sous un monceau de notes et de considérations savantes, une toile d’araignée de débats entre professeurs émérites où la mouche qui vrombit dans la caboche du moine défroqué ne piquait plus personne.

Prof. McPherson avait étudié Rabelais de fond en comble. Elle publiait des articles influents sur Rabelais. Elle ne manquait pas une conférence d’importance sur le sujet ; pas une note en bas de page ajoutée aux annales rabelaisiennes quelque part dans le monde ne lui échappait.

Il se peut qu’il l’ait surprise dans sa jeunesse, et que, titillée à certains endroits, il l’ait même fait rougir et franchement gênée, ce qui, il me semble, était l’intention express de l’homme Rabelais. Mais de cela il n’était pas non plus question entre les murs de verre fumé. Prof. McPherson enseignait Rabelais comme un chimiste enseigne les vertus du sucre, c'est-à-dire en se foutant complètement du fait qu’il soit sucré.

Remarquez que je ne la critique pas ; elle faisait son métier. Voilà ce qui arrive quand la littérature, la philosophie aussi bien, la pensée qui pense qu’elle pense,  les sciences, deviennent une affaire de  profession, de salaire et de position. Ceux qui me paraissaient moins défendables, c’étaient les élèves, mes futurs collègues, ceux qui buvaient ses paroles et la mimaient (sans espoir, eux, n’étant pas formé par Princeton ou Yale, de jamais toucher son salaire) ; autant que ceux qui s’attaquaient à ses « vieilles méthodes » scrupuleuses au nom d’une idéologie avant-gardiste quelconque.

N’oubliez-pas que le féminisme était encore jeune, à l’époque, et donc intransigeant et cruel. Les jeunes femmes autour de la table arrivaient, non seulement avec une cause à défendre, mais un mandat d’arrêt à exécuter. Malheur à celui qui oserait rire (ou seulement sourire) avec Rabelais de la façon dont il traitait les filles, les mères, les belles-mères et les grands-mères, les coupait en morceaux et les faisait cuire dans sa marmite. D’ailleurs, en général, les hommes dans ce milieu super éduqué ne disaient rien. Et ce, non pas comme uptown, par peur de mal prononcer l’anglais devant un parterre de femmes. Le peu qu’ils osaient exprimer, combien promptement le rétractaient-ils, et avec un million de nuances et d’excuses ! Combien le poids d’atrocités commises durant des millénaires par leurs pères et leurs grands-pères pesait-il sur leurs frêles épaules de petits-fils ! Ils avaient tort, quoiqu’ils disent ou ne disent pas, d’avoir du poil au menton.

Prof. McPherson n’osait pas trop contredire les dictats de ses élèves, ni relever leurs divagations autant intempestives qu’anachroniques. Après tout, une idéologie, cela donne de l’élan. Autant que son audience montre de l’enthousiasme, sinon ce serait d’un ennui à mourir, les études de doctorat ! Elle qui venait de la vieille école qui précéda les post-ceci et les post-cela ; elle qui avait appris à lire le latin et le grec (langues que Rabelais épela avant même de connaître le français, l’italien, le haut allemand et les dialectes de son époque), le pire qui pouvait lui arriver, semblait-il, ce qu’elle craignait surtout c’est qu’on la prenne pour une has-been.

Elle s’essayait donc à excuser le méchant Rabelais pour son évidente misogynie. Si évidente que cela aurait dû leur mettre la puce à l’oreille et les faire réfléchir, nos futures savantes. Je ne vous dis pas le tollé qui s’abattit sur moi, ni le nombre d’ennemies que je me fis lorsque, non content de manifester ma prétention native familière (étant le seul Français accoudé à la table, je lisais Rabelais à haute voix lorsque McPherson me le demandait, ce qui en énervait plus d’une), je me hasardai à soumettre l’idée que si Rabelais était aussi agressif avec les femmes, s’il était si venimeux envers ce qu’il prenait pour un défaut et un manque visible entre leurs jambes, le symbole de tous les manques dans la matière et de tous les travers de la nature, c’était sans doute parce que, quelque part, il en avait très peur.   

……………………

Ce fut mon tour de me taire dans le séminaire sur John Milton. J’y bus du petit lait ; j’étais, c’est le cas de le dire, aux anges. Rien dans la littérature française et les traités philosophiques que j’avais lus ne me préparait à cet assaut de grandiloquence, ce puits de science mystique qu’est Paradise Lost.  Et en particulier, rien ne me préparait au portrait si moderne, si présent que Milton dresse du mal éternel en la personne de cet ange révolté sans raison apparente, sans raison qui vaille puisqu’il a tout reçu, la beauté, la brillance du plumage et l’intelligence, sans compter l’admiration et l’amour de Dieu.

Mais justement, c’est insupportable, dit l’archange démoniaque alors qu’il tombe du ciel, de tout devoir à quelqu’un, fut-il Dieu, sans jamais pouvoir Lui rendre la pareille.

The debt immense of endless gratitude,
So burdensome still paying, still to owe…


A moins, lui souffle Milton, qu’on ne parvienne à rendre une bonne fois par un geste de gratitude qui soit reconnaissance de ce qu’on doit.
                                  
a grateful mind
By owing owes not, but still pays, at once
Indebted and discharged…


Mais pour cela, encore faut-il savoir replier les ailes, descendre de son piédestal d’archange et se montrer humble... ce dont est bien incapable Satan.

Voilà le but ultime: tout rendre, oui, d'un seul coup. Globules blanches, globules rouges et cellules grises. Mais à qui ?

5 mai 2010

Ma Religion

1



Pendant quelques temps, avant de partir, j’apprenais l’alphabet rue Lamartine avec des Hassidim. C’était le vendredi soir avant l’heure du sabbat. Mon hébreu étant rudimentaire, je ne saisissais que de vagues contours. Au-delà de quinze minutes de dodelinement de la tête et de piétinement collectif, je fatiguais.  Ne comprenais plus ce que je faisais là. Et pourtant j’appréciais les gestes de la prière, ainsi que venir à la Torah pour toucher du bout d’un doigt d’ivoire qu’on se passe et qui court sur le rouleau de parchemin tendu comme un tambour, les lettres adorées par des générations sans nombre. Vous, qui ne mettiez jamais les pieds dans une synagogue, on vous attendait, et maintenant, on vous désigne, vous êtes le lecteur appelé à la Torah en ce jour de sabbat. Un homme a placé sa main sous la vôtre et vous montre comment procéder. Sa voix de baryton vous chante dans l’oreille. Comme un enfant, vous répétez après lui en hésitant et les mots sont suaves et mystérieux.

L’odeur de vieux bois de la synagogue, les dorures fatiguées me mettent au bord des larmes ; et me sentir la tête couverte, les flancs drapés ; puis traverser les ruelles anciennes de la Rive Droite près de la Place de la République où je suis né. Que ce serait beau, de faire partie de cette foule qui demande sans rien demander en particulier—qui prie pour qu’il continue à y avoir de l’Un entre eux, et que cet Un ne se lasse pas, ne se retire pas, mais continue à s’intéresser assez à eux, leurs travers et leurs vicissitudes, pour appuyer de son autorité au-delà de toute autorité des devoirs de dignité élémentaires et fondamentaux, et y compris des règles saugrenues (plutôt que pas de règle du tout).

On me tape sur l’épaule, me pose des questions dans le creux de l’oreille avec une étonnante familiarité. C’est comme si j’avais toujours fait partie de cette famille, sans le savoir. « Comment s’appelle ton père ? Et qui est ta mère, et le père de ta mère ? Et sa mère ? » Ayant une très vague connaissance de mes ancêtres, je réponds comme je peux. « Alors t’es juif, » affirme-t-on avec certitude.  Ici je n’arrive pas démuni. J’ai le ticket d’entrée, on a investi en moi le capital de départ. Bien sûr j’ai beaucoup à apprendre, je commence à peine à comprendre, mais j’ai déjà passé les tests, réussi haut la main les examens et tous les concours. Ce n’est pas dans mes cellules mais, je soupçonne, dans ma circoncision. On me met les tefillin au front, on entortille mon bras gauche dans la lanière encore chaude de transpiration et usée jusqu’à la lime. « Pourquoi le bras gauche ? » je demande. « Parce que c’est le siège du mauvais principe. » Je répète l’hébreu sans comprendre. Quand je leur dis que je ne comprends pas les mots de la prière, ils me répondent qu’il n’y a pas besoin de comprendre. « Comprendre vient après. D’abord tu fais, dit Maimonide. » Il suffit de dix hommes assemblés n’importe où pour constituer une synagogue, cela me plait. Qu’on me donne sans que j’aie à rendre pour que demain je donne à mon tour sans rien attendre en retour est une expérience nouvelle pour moi. Je ne serai jamais un clochard ; on me donnera à manger quoiqu’il arrive. On m’enseignera l’alphabet. J’aurai un lit à l’autre bout du monde.

Pendant quelques temps, chaque vendredi, je vais ainsi me fourrer dans des locaux vétustes, étouffants, encombrés, pleins d’hommes chaleureux. Presque trop accueuillants. Puis je déambule du côté du Marais, ce vieux quartier juif, et m’imagine bientôt vivre dans une fervente communauté de Brooklyn, les pieds au bord de l’eau. Sur la carte, on dirait qu’une langue de terre solitaire avance dans l’océan. Me donneront-ils un bureau, comme j’ai ici ?

Par contre, disons les choses, j’ai du mal à diviser le monde en deux catégories, nous et les goyim. Les séparations faciles ne sont sans doute qu’un tic de langage des petits croyants, je me dis, des récemment convertis. C’est comme partout, il s’agit de trouver les gens intelligents. On peut être croyant et intelligent… N’y a-t-il pas des juifs plus goy que les goyim ? Et des goyim plus juifs que des juifs ? Et qu’en est-il du Yetzer arah, la tendance au mal ? Il n’y a jamais eu simplement d’un côté le bien et de l’autre le mal, en tout cas pas selon le Midrash. Au début, avant toute chose, Satan était un des anges les plus beaux et les plus intelligents qui se réunirent en conclave pour discuter la question de la Création, en danger avec l’homme de se dresser contre Dieu. Satan avance l’idée de créer un homme faillible, qui sera libre s’il peut le mal. Quelle meilleure preuve de son amour pour Dieu que s’il ne le commet pas ? Dieu est convaincu. Ma conclusion : le mal est nécessaire à l’équilibre précaire. Le mal est bien quand on le côtoie et s’y refuse. Le mal est bien quand on le connaît pour ce qu’il est, qu’on lui voit la face. Plus on balance néanmoins d’un côté et moins ça marche. Le mal a un grand avantage, je pense. Le mal est nécessaire et donc bien ; et trop de bien fait beaucoup de mal. C’est au nom du bien qu’on fait le plus de mal. On part du mal et on y arrive. Bien sûr, ça n’est pas ce que disent les Hassidim. 

Est-ce mentir à ces croyants qui voudraient éventuellement me recevoir dans Brooklyn, si j’omets le fait—est-ce un fait ?—que je ne crois pas ? J’admire leur passion du livre, mais je ne crois pas en la providence ni en l’immortalité de l’âme. J’ai beau m’efforcer, je ne peux pas. Il n’y aura pas de Messie, car un Messie il nous en arrive un dessus chaque fois qu’explose une bombe dans la rue. Chaque fois qu’une idée trop grande pour nous a du mal à passer par le trou d’aiguille de la réalité. Y croient-ils, rue Lamartine ? Le veulent-ils, ce Messie qu’ils appellent à hauts cris quand ils dansent et boivent de la vodka, le vendredi après la prière dans les Farbringen ? Font-ils seulement les gestes ? Parlent ils seulement les paroles ? Comment savoir. Ils semblent heureux et fervents et leurs enfants sont remplis d’histoires, de chansons et de choses à dire. Ils ont la référence. Ils ont le point de comparaison. Ils savent où ils vont et ils sont bien contents s’ils ne m’ont enseigné que le sens d’une lettre, d’une loi secondaire, le nom d’un rabbin obscur, les ramifications rituelles d’un détail de la Torah. C’est une mitzva, un geste accompli aux yeux de Dieu reconnaissant, que d’avoir enseigné à un seul juif aussi perdu, aussi éloigné de la vérité que moi, un seul aspect de Sa Loi. A croire que cette Loi manque par trop de supporters et qu’on les compte sur le bout des doigts.

Alors que Dieu porte une infinité de noms, la plupart secrets, la toute première fois que le mot apparaît, il est pluriel, m’explique-t-on : « Au commencement, Elohim (les dieux) créa la Terre et les Cieux. » Pourquoi « les dieux » au principe d’un livre qui introduit le Monothéisme sur terre? Parce que dès le commencement Il se retira, ce fut la descente éperdue depuis l’Un spirituel limpide jusque dans le Multiple des matières opaques et réfractaires. Il y en eut tout de suite plusieurs, des dieux, trop, en fait  ; il y en eut même à la pelle ! Nous sommes ici végétant au quatrième monde, tombés dans la plus basse rétraction de l’Etre et en proie constamment au Yetzer ara, la tendance au mal qui est nichée dans le corps, prête à convaincre et séduire avec des arguments imparables. Ce corps qui nous harcèle, nous pousse à jouir d’autres corps ! Nous dit d’y aller, c’est bien pour nous, aucun problème !

Nous lisons sans comprendre. Qu’est-ce que le Paradis ? Selon certains rabbins, c’est une chambre modeste, et permettez moi de vous dire, sans aucune dorure ni tableaux de maître aux murs, juste un pupitre d’écolier et une chaise au milieu. Chacun la sienne… et pourtant, ce jour-là, tous seront assis à la même chaise, à lire le même livre. Alors nous comprendrons enfin ce que nous passons notre temps à ânonner péniblement. Alleluia !

Il n’y a pas de maître à penser dans une Yeshiva. Pas d’enseignement ex cathedra, invention chrétienne. On est deux par deux à questionner la page qui est imprimée en cercles concentriques, avec au milieu le noyau, premier siècle de notre ère, la Michna en hébreu, discussion entre deux rabbins (au moins) au sujet du sens à donner aux injonctions d’une Bible déjà ressentie comme vieille et incompréhensible. Ensuite c’est le cercle de la Guemara araméenne, troisième siècle de notre ère, où deux par deux (au moins) les rabbins discutent à nouveau du sens à donner au dialogue du commentaire précédent, devenu difficile -- et ainsi de suite, toujours deux par deux se corrigeant l’un l’autre et éclairant les ténèbres…

La première prière au réveil : Modeh ani… Loué sois-Tu de me rendre l’âme. Le rêveur visite des mondes meilleurs. Son âme préférerait y rester. Un ange intercède au réveil pour que votre âme condescende à revenir vivre dans la tourbe des désirs opaques et des compromis les plus pénibles.




2


D’après un employé au Consulat d’Israël, un kibboutz m’attend les bras grands ouverts et six mois d’hébreu intensif, tous frais payés. Il suffit que je dise oui, et signe les papiers : on parlera d’argent après. Mais le moins qu’on puisse dire c’est que je ne suis pas clair du côté de mes racines juives inexistantes. Personne ne m’a inculqué ni intérêt pour Israël ni même respect des juifs. Le calendrier juif, le rituel et les fêtes n’ont jamais eu part à ma vie. Mon pain et mon vin sont chrétiens. Comme celle de mes camarades d’école publique, mon éducation fut gauloise et catholique—bien que je n’aie reçu ni baptême ni communion. Je n’ai pas reçu grand-chose, en somme, rien de ce qui compte pour qu’on vous compte parmi les siens ; et c’est sans doute la raison pour laquelle je n’ai pas su donner grand-chose à mon tour. Quand je m’identifie à un juif, c’est à un homme de la diaspora, un étranger chez lui.

Peut-être qu’un jour je visiterai… mais pas question d’y vivre, Israël serait beaucoup trop juif pour moi.

Une fois aux Etats-Unis, je rencontre bien sûr des juifs. En fait, je rencontre surtout des juifs. Ils m’aident à m’insérer, me donnent des conseils, me branchent, me connectent socialement et professionnellement. Mais, quelque part, comment dire, quelque chose me gêne. Comment expliquer cela ? Soit ils sont trop juifs, soit pas assez. Où est la bonne mesure ? Ils me paraissent tous trop à l’aise, trop sûrs d’eux, trop bien chez eux en Amérique, et surtout trop certains, religieux ou pas, de leur rapport avec leur religion. Les uns ont décidé de n’en rien savoir et de n’en rien faire, comme si le Judaïsme n’existait plus, n’avait jamais en fait existé autrement que comme un mauvais rêve, un mirage et une superstition du vieux monde. Pour les autres, au contraire, c’est la pure et simple vérité, le roc inamovible qui grandit à vue d’œil avec chaque seconde qui passe, ils s’y mettent à fond. C’est clair, pour eux. Pour moi, ça l’est moins que jamais. Je ne sais toujours pas quoi en faire, de ma religion. Elle m’est à charge…

Alors qu’à la fois, ce que je sais aussi, c’est que je ne peux simplement pas faire comme si elle n’existait pas. Passant devant une de ces grandiloquentes synagogues à la façade de pierres de taille un samedi matin, je ne peux pas éviter de rentrer et de participer, même du bout des lèvres, au service. C’est plus fort que moi, je ne peux pas me refuser ce plaisir, dès que je mets les pieds dans une synagogue, de me sentir entouré, regardé, questionné d’une manière curieuse et amicale. Les gens sont intéressés par mon histoire, d’où je viens, qui je suis. Ils ont la leur, chacun la leur, qu’ils ne demandent qu’à raconter. Je compte, parmi les juifs. Chaque juif compte parmi les juifs. On se croirait dans une armée qui, ayant essuyé pas mal de revers, aurait, à chaque détour du chemin, besoin de se compter…

Comme il s’aperçoit que mon hébreu est limité, un voisin de pupitre m’indique les passages du doigt. Bientôt le rythme de la prière, les génuflexions, le murmure s’intensifient et atteignent à une force de conviction, presque une fièvre. Dieu existe, oui, je me dis, non pas quand on y croit (pour cela nous pourrions aussi bien rester chacun chez soi dans une chambre) mais quand nous le faisons être, nous les dix hommes (au moins) qu’Il appelle à la prière, selon les gestes qu’Il a élus, les mots qu’Il a mis dans notre bouche, tandis que nous chantons la venue de Sa royauté… Il existe quand on Le remercie de bien vouloir nous ordonner et conseiller dans cette déroute. 

A un moment chacun se retire en soi, à l’endroit en soi le plus profond, et Lui parle. Une durée de prière silencieuse vibre dans l’air. Chacun se concentre sur soi, au coeur de soi, où Il est là qui attendait et écoute. Il est dedans et Il est dehors. Il est par-delà les montagnes et par-delà les mers, et Il est très proche, plus que proche. Il me précède partout où je vais. Il n’empêche que les mots qui décrivent un peu trop Sa « majesté » ou Sa « puissance » et le remercient de Sa « providence » ne m’émeuvent pas. Ils sont vides pour moi. Ils me gênent. Je voudrais qu’on les retire du texte. Le Dieu qui m’émeut dans la Bible est faible et comme débordé par les évènements. C’est le Yahvé du Déluge. C’est le Dieu absent pendant qu’Adam et Eve mangeaient du fruit défendu à l’instigation imparable du serpent. C’est le Dieu qui ne pourrait plus rien faire pour les Israélites s’ils ne se dépêchaient pas de partir sans attendre que leur pain se lève, car après quatre cents ans d’esclavage, dit un texte, ils sont descendus trop bas moralement et physiquement, si bas que Sa majesté Lui-même ne saurait plus les en sortir. Attendraient-ils un jour de plus, ils auraient la tumà, la poisse pour l’éternité.

Je lis avec l’audience le début du Shémoné Esré ; m’assure à voix haute du Shéma Israël, et puis ensuite, je rêvasse. Après le service, il n’est pas rare que je sois invité à un repas de sabbat où je peux prévoir que la conversation sera riche et la nourriture abondante ; on y chantera et s’y racontera des histoires ; sans oublier qu’il y aura des femmes célibataires intéressantes autour de la table. Mais la plupart du temps, je décline, prétextant d’une circonstance personnelle. Je ne sens aucune raison de fêter quoique ce soit. Je n’ai toujours rien à célébrer, moi.

4 mai 2010

Les Meetings

De retour chez moi, allongé sur le futon, je ne peux m’empêcher de sourire au souvenir d’une énorme blonde adipeuse, la graisse serrée à ne plus pouvoir respirer dans la petite chaise dure qui sert aux élèves, et à nous, les enseignants, dans les meetings.

 

Après le meeting, un full-timer s’était fait un plaisir de m’apprendre que Prof. Josiane Rappaport n’avait qu’un « CC ».   Avoir un Certificate of Continuous Employment c’était être permanent sans bénéficier du prestige de la tenure—si vous voulez tout savoir, cette dame avait réussi Dieu sait comment à s’immiscer dans la place sans avoir obtenu le doctorat requis. 

 

Dans son siège Prof. Rappaport se débattait, ses bras battaient l’air comme des roues de treuil dans la campagne normande. On aurait dit Antigone descendant vivante dans la tombe.

 

« Et qu’est-ce qui va arriver, vociférait-elle, quand ils se rendront compte que la City University uptown, c’est la perpétration éhontée d’une erreur ? A Big Mistake ! Nous ne devrions pas être… We should never have been ! »

 

Plus d’une centaine de profs avachis et somnolant après une discussion interminable concernant un addendum en bas d’une page d’un document ayant à recevoir l’approbation de l’assemblée se regardèrent. Comment osait-elle ? Faut toujours que les grosses aillent crier ce que chacun pense tout bas.

 

« Une erreur, Mademoiselle Rappaport, vous préféreriez ne pas être, ou peut-être est-ce n’avoir pas été? » demanda le Chair, Prof. Delapaña, en souriant à l’assemblée et avec un appoint superbe.

 

C’était un homme petit, extrêmement petit en fait vue l’importance de son emploi, mais rapide, presque agressif, plein de verve et pétillant d’intelligence. Presque trop pétillant... Delapeña cessa d’arpenter le devant du foyer et s’immobilisa.

 

« Ouais ! dit Rappaport, jusqu’à ce qu’ils se réveillent downtown et se rendent compte qu’on ne passe personne aux tests uptown ! Que c’est une erreur complète, une faillite ! Une honte ! »

 

« Enfin, Mademoiselle Rappaport ! répondit le Chair. Nous avoisinons quand même les 25%, ce qui est mieux que le La Gardia Community College, pourtant situé dans un quartier de Queens autrement plus, comment dire, propice… Rappelez-vous, nous sommes uptown dans le Sud du Bronx ! »

 

Se rendant compte qu’on se moquait d’elle, Josiane Rappaport se ressaisit. Elle se redressa : « Mais les 25% c’est, vous le savez bien, après que vous, Doctor Delapeña, et Monsieur le Dean (elle regarda au plafond, l’administration se trouvant un étage au dessus) travaillèrent tout l’été comme des fourmis à repêcher les cigales ! »

 

On se regarda de nouveau et mit la main sur sa bouche pour ne pas exploser. Delapeña m’ayant présenté avec force flatteries, elle se tourna vers moi, le seul Français, pour obtenir mon approbation, et je me sentis obligé de dire que oui du menton, elle semblait avoir cité le grand poète classique français à bon escient.

 

On attendait de voir la réaction de Delapeña, lequel, lorsqu’il s’en rendit compte, se fendit d’un sourire goguenard, et dit : « Et vous, Mademoiselle Rappaport, vous êtes une cigale ou une fourmi ?» Et voyant que la Rappaport se tortillait comme une grosse chenille dans sa chaise, il éclata d’un rire franc qui se réverbéra contre les plafonds bas, suivi immédiatement par une explosion de plus de cent esclaffements qui durent se répercuter jusqu’aux voûtes du hall où, un étage au-dessus, résidait le Dean.

 

« Ouais, vous pouvez rire. Quand ils le sauront, ils couperont les fonds… c’est cela qu’ils feront et on sera tous marrons ! Le bec dans l’eau ! »

 

« Mais, Mademoiselle Rappaport, vous ne savez donc pas qu’ils nous ont menacés de représailles depuis le premier jour, depuis l’été brûlant de 1969, quand le Bronx était à feu et à sang et que, nous, les portoricains, ou peut-être faudrait-il dire, newyoricains, assaillirent les postes de polices, tiens, juste par ici ? » Ses yeux firent le tour des plafonds bas et des murs sans fenêtres. « Ils nous en veulent depuis ce temps-là… Or nous sommes toujours là, et qui plus est, frais comme des gardons…»

 

On s’esclaffa d’un bout à l’autre de la pièce. Les rangs des full-timers assentirent lourdement. On toussa et se rajusta. Ça devenait intéressant, ces aperçus historiques.

 

Je dois avouer que je trouvais ce Chair de Department plutôt plein d’esprit…  Il sortait du conforme. Et pas seulement à cause du nombre de bagues à ses petits doigts, de l'anneau dans l'oreille et du pendentif dans les poils de son poitrail, bref, de son evidente homosexualité. Il sautillait comme un enfant dans ses baskets neuves, comme si n’ayant pas grandi d'un pouce depuis qu’il avait douze ans, alors que sur son visage se voyait une barbe bien taillée, des traits marqués et, dans son expression, la langue acerbe et rapide d’un homme de cinquante ans.

 

Manifestement, lui savourait l’attention bouche bée de son audience. De temps en temps je m’apercevais qu’il me reluquait… Je ne savais que faire de son regard. Cela suffisait qu’il m’ait donné le job, peut-être, je n'etais pas sûr d'avoir envie d’une amitié spéciale avec ce petit caniche...

 

Prof. Herbert Dicker émit l’opinion que le problème du manque de réussite aux tests n’était esquivé par des écoles plus prestigieuses que grâce à un subterfuge : « Ne croyez pas que Yale et Princeton se passent de remediation, nos cours renforcés. Seulement ils laissent d’autres faire le sale boulot ! Ils envoient leurs élèves soi-disant doués en cours du soir…»

 

« Et l’élève n’est effectivement dans leur registre, qu’une fois qu’il passe le goddamn test ! » reprit Delapeña.

 

Une voix anonyme parmi les adjuncts du fonds de la salle s’éleva timidement mais très distinctement : « C’est cette politique dite de la porte ouverte votée à la fin des années 60 par des politiciens apeurés upstate New York—je traduis scared Albany representatives—qui nous coule. »

 

Les rangs de devant se demandèrent qui s’amusait à lancer ainsi des assiettes pleines à travers la pièce. Mais heureusement, Prof. Delapeña l’attrapa en vol et la renvoya à l’envoyeur : «  Et c’est aussi ce qui nous maintient à flots, cette politique de la porte ouverte. Sans laquelle, sinon, et ici Mademoiselle Rappaport a raison, mon cher, vous n’existeriez pas.»

 

Delapeña s’adressait à la voix anonyme et, monté sur la pointe des pieds, tendait le cou pour l’identifier. Mais c’était comme si la voix se cachait dans les rangs, il n’y arrivait pas.

 

« Néanmoins sans ladite politique de la porte ouverte dont certains semblent se plaindre », renchérit Prof. Dicker, décidément un des ténors du Department, « il nous faudrait appliquer des critères plus sérieux à l’entrée et, dès lors, éliminer à la hache, élaguer au sécateur, pêcher et repêcher sans fin parmi les élèves avant même qu’ils n’entrent… »

 

« Et peut-être qu’à la fin, conclut Prof. Delapeña avec un grand sourire de connivence à l’endroit de Prof. Dicker, « on ferait choux gras, le bec dans l’eau, en effet… On toucherait le fond.»

 

« Rock bottom… » grommela Rappaport, qu’on croyait avoir laissée dans la vase. On étouffa un rire. Le Chair venait de remettre tout le monde à sa place. Prof. Rappaport se sentait visiblement mieux, elle rayonnait : il y avait une justice en ce monde. Quoiqu’elle n’ait qu’un CCE, elle aurait toujours raison contre un adjunct.

 

Ceci ayant clos le meeting, ce fut une cohue organisée parmi les chaises : d’un côté les adjuncts et de l’autre les full-timers. Quant à moi, je n’étais nulle part et j’étais partout vu que j’étais le préféré de Delapeña. Il avait jeté son dévolu sur moi… Il parlait d'un intérêt soudain mais fulgurant pour ma personne, du point de vue académique et professionnel, s'entend. Il plaçait de grandes espérances en moi.  Une des prochaines positions comme full-timer me serait bientôt octroyée, il m’en avait prévenu.

 

Or une fois qu’il avait fait un choix, le Chair, fallait qu’il s’y tienne, sous peine de perdre la face devant les collègues. Et quant à moi, il n’était pas question que je n'avance pas rapidement dans les études de doctorat où, sur ses instances, je m’étais inscrit.

 

Esquivant les mains tendues et les sourires d’ouverture qui venaient de nos collègues, il courut à travers les chaises et arriva jusqu’à moi pour me dire : « Alors tu vois, Frenchy, malgré tout c’est pas si mal, nos meetings, hein ? »

 

Du menton, je dis que non, c’était pas si mal que ça leurs meetings.  Et c’est vrai que c’était pas si mal que ça, parfois.

 

Mais en réalité je faisais acte de présence, Delapeña m’ayant prévenu qu’il fallait que je montre de l’enthousiasme pour ma nouvelle carrière. Fallait que je travaille d’ores et déjà comme un full-timer et justifie mon futur salaire avant qu’on ne me le procure.  C’est ainsi qu’on entre dans l’engrenage.  On se laisse flatter par le choix que font de vous des gens bien placés sur votre parcours. Surtout quand, comme dans mon cas, c’est assez rare qu’on soit l’objet d'une attention quelconque de la part de gens bien placés.

 

Et qu’en faire si Delapeña a des motifs pas si professionnels que ça de vouloir un rapprochement ? Il m’a invité downtown, dans son duplex sur Fifteenth Street, au coeur du West Village. Il veut que je l’appelle simplement Roberto. Difficile de refuser, j’irai un jour chez lui. Sauf que rien ne presse, laissez-moi savourer mon nouveau rôle de favori. C’est nouveau, oui, croyez-moi…

 

D'ailleurs, qui parvient à ses fins dans une institution d'enseignement, ou une institution tout court, sans le ferme appui de ses supérieurs ?

 

Il doit y avoir moyen pour lui et moi de rester sur la berge sexuellement, et de regarder le clapoti. Il devra comprendre que depuis mon adolescence et des partouzes anarchiques où il m’est arrivé d’avoir très mal au bas le lendemain, je n’en ai aucune envie. Mais alors aucune !  Qu’il ne prenne pas cela trop personnellement ni ne pense que mon attitude vient du fait qu’il est petit, vieux et malingre. S’il était grand, jeune et beau, ce serait la même sauce. Car je crois que je mérite mieux, oui, je mérite son amitié au vieux sens du terme…   Ou du moins qu’il m’enseigne les moyens de l’obtenir. Maintenant, est-il capable d’amitié envers un type comme moi ? 

 

Homophilia : l'amitié entre hommes dont parlaient si bien les grecs, ça je suis pour. L'homme sage et d'un certain âge montrant la voie au plus jeune...

 

Il y avait une bonne vingtaine de jeunes hommes plus avides de promotion et, comment dire, plus hommes que moi, dans la salle. Et autrement mieux préparés académiquement. Pourquoi moi ? Que trouve-t-il en moi, à part le fait que je suis le seul Frenchy ?

 

J'ai clairement besoin d'un coup de main... Mais qui sait si lui aussi, à ses heures perdues, n'a pas besoin d'aide.

 

En tout cas, par moi-même je serais resté adjunct, j’aurais donné mes quelques heures d’enseignement la semaine, et puis je serais rentré tranquillement chez moi sans aller aux meetings.

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Nationalite Indeterminee
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